4-15 juin, Festival de Maguelone : Bach-Kuijken, une première soirée intemporelle…

Après une première soirée exceptionnelle jouée à guichets fermés, le Festival de musique ancienne de Maguelone poursuit son inventaire baroque jusqu'au 15 juin prochain. Entretien avec Philippe Leclant, fondateur de l’événement et membre du Réseau européen de musique ancienne. Il aborde avec nous la présence de France Musique, les questions de la gratuité et du mécénat patrimonial culturel, son travail pour la future exposition du musée Fabre sur le portraitiste du XVIIe siècle Jean Ranc… et la programmation de cette 36e édition.

Sigiswald resizeMardi 4 juin, des mercis ont fusé de la nef bondée de la Cathédrale de Maguelone ! Sigiswald Kuijken venait d’offrir trois des Suites pour violoncelle de Bach. Un set magistral et émouvant, riche en anecdotes. Dans un échange attachant et libre avec le public, l’icône du revival du baroque a conté l’histoire de ces pièces intemporelles qui n’ont pas été écrites pour le violoncelle tel qu’on le connaît aujourd’hui, parce qu’il n’existait tout simplement pas. De même, la partition de la 5e Suite a été écrite d’abord pour le luth. Sigiswald Kuijken en est convaincu. Son violoncelle baroque d’épaule, restitution du violoncello da spalla, saisissant autant par son timbre que par le jeu du spécialiste de ce répertoire unique, a illuminé une soirée intime, brillante, à renouveler très vite. Le Festival poursuit son périple ce jeudi 6 juin, avec un autre set prometteur, les Polyphonies sacrées espagnoles, portugaises et italiennes portées par le Chœur de chambre Les Eléments. Il reste encore quelques places pour l’ensemble des concerts donnés jusqu’au 15 juin, dont plusieurs se joueront très certainement à guichets fermés. Les réservations en ligne sont encore possibles sur http://www.musiqueancienneamaguelone.com/


  Questions à Philippe Leclant, directeur artistique du festival

HJE : Avez-vous défini une thématique particulière pour le Festival de Maguelone 2019 ?

Philippe Leclant :  « Non, pas cette année. Nous proposons des suites thématiques seulement lorsque des expositions muséales sont en relation avec notre champ musical, comme ce fut le cas avec “ Le Caravage ” ou “ Naples ” à Montpellier. Mais ce sera bientôt le cas. Nous travaillons sur une programmation que l’on veut proposer au Musée Fabre et à la Métropole de Montpellier en résonance avec la future exposition consacrée au portraitiste du XVIIe siècle Jean Ranc et à Joseph Bonnier de La Mosson, que le musée proposera au premier trimestre 2020. Mais du 4 au 15 juin, le Festival de Maguelone mixera une nouvelle fois les plaisirs. Nous aurons aussi cette année – et j’en suis fier et honoré – un nouveau partenaire média qui n’est autre que France Musique ! »

HJE : Avoir France Musique pour partenaire, est une belle reconnaissance…

P. L. :  « C’est bien sûr un événement pour nous, puisque c’est la première fois que France Musique nous accompagne. Cette année, il n’y aura pas de retransmission ni de captation, mais France Musique va nous accompagner dans la promotion média de notre festival. Je travaille également au retour de la chaîne Mezzo, qui a déjà été partenaire de notre événement. »

Que va-t-on entendre et voir lors de cette 36e édition ?

P. L. :  « En ouverture du festival, Sigiswald Kuijken, que nous avions invité il y a cinq ans. C’est l’une des icônes qui a fondé le renouveau de la musique ancienne dans les années 70. C’est pour nous une véritable joie de l’avoir. En clôture, Jordi Savall nous fait une nouvelle fois l’amitié de venir illuminer Maguelone de son talent. Je recommande aussi le concert du 13 juin avec Leonardo Garcia Alarcon et l’ensemble Capella Mediterranea, qui proposera la recréation d’un opéra créé à la Philharmonie de Paris. Un grand succès. L’oeuvre porte sur un compositeur catalan toujours vivant qui s’est largement inspiré des musiques du siècle d’or espagnol. C’est magnifique ! Nous aurons le 11 juin Lea Desandre, la révélation artiste lyrique aux Victoires de la musique classique 2017, une des sopranos montantes de la musique baroque, en duo avec Thomas Dunford, le jeune prodige du luth, que certains surnomment le Eric Clapton du luth. Ils proposeront un voyage musical dans l’Europe du XVIIe siècle sur des oeuvres de Visée, Charpentier, Monteverdi et Kapsberger. La Simphonie du Marais (sic) en trio le 8 juin pour un autre voyage musical dans l’Europe baroque avec Corelli, Couperin, Purcell, Haendel, Bach… Le Choeur de chambre Les Eléments sera en concert le 6 juin sous la direction de Joël Suhubiette, pour un très beau programme autour de polyphonies sacrées espagnoles, portugaises et italiennes. Ce sera un autre magnifique concert à découvrir dans l’écrin roman exceptionnel de la cathédrale de Maguelone. »

Les CONCERTS du Festival de MAGUELONE 2019 / Mardi 4 juin à 21h00 : Sigiswald KUIJKEN, Suites pour violoncelle de BachJeudi 6 juin à 21h00 : Le Choeur de chambre « LES ÉLÉMENTS ». Rivages… Polyphonies sacrées espagnoles, portugaises et italiennes /  Samedi 8 juin à 21h00 : LA SIMPHONIE DU MARAIS en trio. Un voyage aux quatre coins de l’Europe baroque : Corelli, Couperin, Purcell, Haendel, BachMardi 11 juin à 21h00 : LEA DESANDRE, THOMAS DUNFORD. De Paris à Venise. Voyage dans l’Europe du XVIIe siècle : De Visée, Charpentier, Monteverdi, Kapsberger…Jeudi 13 juin à 21h00 : ENSEMBLE CAPPELLA MEDITERRANEA. Mediterráneo, Joan Manuel Serrat et le Siècle d’orSamedi 15 juin à 21h00 : JORDI SAVALL, FERRAN SAVALL, DAVID MAYORAL. Dialogues et improvisations. De l’Orient à l’Occident et de l’Ancien au Nouveau MondeTarifs et détails des concerts, réservations en ligne sur le site du Festival de Maguelone : http://www.musiqueancienneamaguelone.com/

Un nouvel engouement pour la musique ancienne semble naître…

P. L. :   « J’ai le sentiment que nous sommes dans une période intermédiaire. Le revival de la musique ancienne est parti dans les années 70-80 d’Europe du Nord avec des musiciens comme Gustav Leonhardt et Sigiswald Kuijken – l’une des…

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…  icônes du baroque, encore vivante, qui jouera d’ailleurs en ouverture du festival de Maguelone en juin prochain – et bien d’autres… Les générations de musiciens se sont depuis superposées, de Jordi Savall à William Christie et divers ensembles qui se sont créés et ont prospéré. D’autres ont disparu, comme tout dernièrement, je viens de l’apprendre, Orfeo 55 créé par Nathalie Stutzmann, qui avait pris la suite de l’ensemble Les Ombres à l’Opéra national de Montpellier. Mais s’il y a un renouveau perpétuel et permanent, c’est bien celui des musiciens, où les jeunes prennent toute leur place. Je dirais même que j’ai un peu peur pour tous ces ensembles qui se montent dans un contexte de raréfaction des subventions et du mécénat culturel. Dans le cadre du REMA (Réseau européen de Musique Ancienne) dont je fais partie, le programme Emerging financé par l’Europe permet de sélectionner un certain nombre de jeunes ensembles. Ils sont ensuite accompagnés sur cinq ans en matière de communication, commercialisation, distribution, gestion… parce que la problématique n’est pas uniquement de faire bien de la musique ancienne, mais de pérenniser son existence. Donc, pour les musiciens, ça bouge. Après, je suis plus dubitatif sur le public. »

Le public tarde à se renouveler ?

P. L. : « Oui, et ce n’est pas une problématique liée à la seule musique baroque. C’est le même constat pour la musique classique en général ou le jazz. Ce sont des esthétiques ou des musiques qui ont fortement intéressé les mélomanes il y a 30-40 ans. Ce public a bien sûr pris de l’âge. Ce sont aujourd’hui des seniors qui aspirent sans doute à moins sortir, notamment le soir. Et ces spectateurs que l’on perd en haut de la pyramide ne se regagnent pas dans les jeunes générations. Une étude [Repova 2018, NDLR] indiquait que le public de la musique classique est plutôt féminin, sauf chez les passionnés et les fans. Il est aussi plutôt âgé. Ainsi, 47 % du public classique a 60 ans ou plus, contre 33 % du public hors musique classique. Même si, notait l’étude, la proportion de jeunes au sein des aficionados est supérieure à celle observée au sein du public hors musique classique. Le problème de fond me semble être également un appauvrissement de la curiosité musicale et intellectuelle, qui laisse une très large place à des musiques plus faciles, easy en bon français. Cela nécessiterait sans doute aussi une autre vision de l’éducation artistique à l’école. Il y a peut-être également des modes de présentation de ces musiques à faire évoluer, à trouver. Comme avec les JEMA – Journées européennes de musique ancienne – qui permettent à un nouveau public de découvrir des pièces baroques dans un cadre plus familier, comme la médiathèque Emile-Zola à Montpellier ou l’auditorium du Musée Fabre par exemple. Le concert est associé à des keynotes et des miniconférences, et les jeunes musiciens du conservatoire régional s’invitent sur scène. »

La gratuité fait-elle partie des arguments pour séduire un nouveau public ?

P. L. : « C’est un débat qui forcément va revenir sur le devant de la scène. La Région Occitanie m’a sollicité pour faire partie du comité des experts (en musique et arts vivants). Récemment à Narbonne, ce comité a donné son avis technique sur  près de 200 festivals, en faisant la part des événements purement commerciaux conçus avec des tourneurs, et d’autres où la recherche d’une vraie dimension artistique et socioculturelle est bien présente. La quinzaine d’experts était quasiment unanime : il existe une économie des festivals, une économie de la culture, avec des recettes en propre… Il ne faut pas faire n’importe quoi. Dans ce contexte, la gratuité est un faux débat. On sait que la gratuité pour tous ne fait pas venir un nouveau public, mais des personnes qui sont déjà fans de l’événement. Elles profitent de l’opportunité pour voir un concert ou un spectacle supplémentaire. Je précise que je suis évidemment pour la gratuité à vocation sociale et sociétale où par exemple une collectivité achète des billets pour les offrir à un public éloigné de la culture ou à des fins pédagogiques, ou organise un concert gratuit sur la place publique. Mais c’est une question qui reste posée. »

L’originalité de votre démarche est de mettre à l’honneur à la fois des oeuvres baroques et des lieux patrimoniaux d’exception, comme la cathédrale de Maguelone. Que vous inspire la polémique autour de la reconstruction de Notre-Dame de Paris et du mécénat d’ampleur qui a suivi ?

P. L. : 

« Je suis outré par ce mécénat bashing. Il faut d’ailleurs faire le tri des prises de positions plus politiques que culturelles, et du sentiment anticlérical qui fait partie de leur fonds de commerce. C’est aussi pour certains l’occasion de taper sur ces mécènes certes milliardaires, mais qui n’ont pas attendu l’incendie de Notre-Dame pour mettre la main à la poche et qui, depuis quinze ans, aident des actions de mécénat et l’artisanat d’art. Je trouve cela contre-productif, parce qu’aujourd’hui, le mécénat fait partie intégrante des budgets pour boucler les opérations culturelles. Mais je vois un effet positif à cette réaction épidermique. Cet événement – l’incendie – va peut-être faire prendre conscience aux populations de l’existence du mécénat d’entreprises et du rôle que jouent les entreprises sur le plan sociétal. Si le mécénat social est bien intégré – Téléthon, Recherche contre le cancer, Restos du coeur… – le mécénat culturel est moins en vogue auprès du grand public. Avec ce tragique incident, c’est un coup de projecteur qui est donné. Il peut générer une dynamique du mécénat des particuliers. »

Propos recueillis par Daniel CROCI

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