Avec la peintre Rosario Heins, "vamos a la playa" en passant par l'Espace Feuillade, à Lunel

Jusqu'au 2 septembre, la peintre franco-colombienne Rosario Heins expose aux cimaises de l’Espace Feuillade, à Lunel, les couleurs vives des plages de son pays natal. Bouées, tongs et seaux colorés affichent leurs rondeurs et leurs reflets sous le soleil écrasant, et les masseuses et vendeurs offrent un sourire grand comme le monde. Mais tout ceci ne saurait occulter la pauvreté de ces vendeurs ambulants, qui ne vivent que grâce aux touristes et au système D… Rosario Heins, peintre sociale donc, sous des dehors on ne peut plus esthétiques et légers…

On remarque une nouveauté : aux côtés des peintures, désormais, de grands dessins coloriés aux crayons de couleur montrent une nouvelle facette technique de l’artiste. Interview…

 

La Colombie

D’origine colombienne, le pays de votre enfance vous inspire énormément. Qu’en retenez-vous ?

Rosario Heins : « Ce qui m’inspire dans la Colombie, c’est la joie de vivre, la lumière, la couleur intense qui éclate sous le soleil, la générosité des gens, les beaux sourires… Depuis que je vis en France, à chaque fois que je retourne en Colombie, je dois me réhabituer à l’intensité de la lumière et des couleurs de mon pays natal. Surtout pendant le carnaval, la fête du peuple. Une folie hors du temps… On ne sait plus où donner de la tête. »

Avez-vous déjà peint le carnaval, justement ?

« Les mimiques et les grimaces des personnes qui participent au carnaval, oui, mais je n’ai jamais peint de tableaux d’ambiance. »

Là-bas, il n’y a pas que de la beauté, il y a aussi une certaine précarité…

« Oui, la Colombie est un pays de contrastes. Il y a de la pauvreté, de la richesse et au milieu de tout cela prospère le système D – la débrouille – qui permet aux gens les moins favorisés de s’en sortir : les uns s’improvisent vendeurs ambulants de fruits, de bière, les autres de tongs,
de bouées, de paréos, de chapeaux ou de lunettes, d’autres encore proposent des massages de pieds, ou de l’artisanat. Tout cela sur la plage. Dans cette pauvreté je vois de la beauté, de la générosité, de la gaieté, de l’espoir… »

seaux

C’est la joie de vivre qui domine, dans les Caraïbes…

« Oui, c’est la joie de vivre qui m’a séduite et qui inspire mes peintures depuis quarante ans. »

Quand on regarde vos tableaux, un monde de sensations émerge : des odeurs, des sons…

« Tant mieux, car je ressens ces odeurs et ces sons quand je peins. C’est normal, alors, que le spectateur les ressente aussi. En tout cas, tel est mon souhait ! »

Considérations techniques

Travaillez-vous d’après photos ou à partir de votre imagination ?

Rosario Heins : « Je travaille à partir des photos que je prends sur place ; mon tableau commence avec la composition que je recherche. Je ne travaille jamais d’après des photos que je n’ai pas prises moi-même. Je vais à la plage seule. Je m’y promène avec mon petit appareil photo à la recherche de la bonne lumière. Il faut que ce soit la bonne heure, que le soleil brille avec l’intensité souhaitée, que tous les éléments soient réunis… Je discute avec les gens, les vendeurs ambulants. Je photographie des personnes que je connais depuis plusieurs années. Ce sont des personnes aimables, chaleureuses. Nous avons noué une amitié qui se renforce avec le temps. Je photographie aussi des vacanciers. J’avoue faire quelques photos volées ! »

Ces vendeurs ont de l’importance. Vous les avez rencontrés ; ils ne sont pas juste un archétype…

« Je connais personnellement tous ces vendeurs ambulants depuis longtemps. Nous gardons le lien, et je les rencontre à chaque fois que je retourne dans mon pays de naissance. Ces personnes sont d’origine africaine pour certaines (des esclaves amenés par les Espagnols) et des Indiens originaires de notre continent pour d’autres. Il existe en Colombie un métissage de populations très diverses. Moi-même, je suis issue de parents d’origine allemande. Voilà les contrastes possibles dans mon pays. »

Vous représentez aussi beaucoup d’objets, comme des bouées, des ballons, des lunettes de soleil…

« Les bouées et tous les objets que je peins (lunettes de soleil, tongs, seaux de plage…) sont des objets que les vendeurs portent sur eux pour aller les vendre sur la plage aux touristes. Je les ai découverts en me promenant sur le sable, et je me suis sentie attirée par la beauté de ces objets hyper colorés sous la lumière vive du soleil, et les ombres portées en fonction des heures de la journée. Il y a une dizaine d’années, j’ai croisé un homme qui portait sur son dos un amoncellement de bouées. On aurait dit une sculpture ! Cette image sculpturale est restée gravée en moi. »

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Quelle est l’importance de la couleur dans votre travail ?

« La couleur, pour moi, symbolise la joie, la vie, la géné­rosité. C’est moi ! Mes tableaux concentrent toutes les couleurs que je porte en moi et tout mon plaisir de la couleur. Je crée dans mes tableaux des explosions de couleurs. Un jour, on m’a fait un compliment en me disant que dans mes toiles, les couleurs se mélangeaient sans vergogne. C’est effectivement le cas ! Il n’y a jamais de noir dans mes tableaux. »

Vous aimez travailler sur de grands formats…

« Les grands formats permettent à mon geste de développer toute son amplitude, bien sûr, mais plus encore, ils sont le reflet de l’exubérance de ce que je veux transmettre. Ma liberté s’exprime dans mes grands formats. Dans les petits formats, je travaille sur des détails qui ont accroché mon regard : une bouée, par exemple. »

Quelle est votre technique picturale ?

« Je réalise d’abord le dessin, puis je travaille la peinture acrylique comme une aquarelle, avec beaucoup d’eau. Je travaille sur la transparence en « montant » mes couleurs par couches très fines les unes par-dessus les autres. J’aime rendre ainsi la transparence des bouées, des lunettes, de la chair… Parfois j’efface le trait de crayon du dessin quand j’ai fini de peindre, parfois je le laisse. »

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Depuis 2016, vous avez développé une technique de dessins sur papier, coloriés aux crayons de couleur, et non peints… Pourquoi ? Qu’est-ce que ça vous apporte de plus ou d’autre, par rapport à la peinture ?

« Dessiner est une passion depuis mon enfance. Les crayons de couleur sont le moyen de m’exprimer, une façon de vivre, de respirer. Le crayon de couleur est un prolongement de ma main plus que ne l’est le pinceau, qu’il faut « recharger » en peinture. J’ai découvert le papier bambou il y a trois ans. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, le crayon de couleur m’offre une plus grande rapidité d’exécution. Quand j’ai un crayon de couleur à la main, je ne peux pas m’arrêter, c’est physique ! »

La société actuelle

On a récemment vu des personnages de Disney ou de Marvel apparaître sur les bouées et les ballons, dans vos tableaux et dessins…

Rosario Heins : « Pour moi, c’est un instantané d’un moment, dans un endroit précis, qui, de manière évidente, reflète le monde de consommation dans lequel nous vivons. C’est inévitable, on ne peut pas passer à côté de ce qui compose notre réalité. »

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Est-ce pour cela que vous avez créé votre marque, Rosario Heins, pour remplacer toutes les autres, dans cette société mondialisée ?

« C’est une boutade, et surtout cela me permet de placer ma signature dans mes tableaux ! Du coup, on retrouve ma marque-signature sur des lunettes, des bouées, des maillots de bain… Mais seulement dans mes tableaux, pas dans la réalité ! »

Tout ce plastique que vous peignez (bouées, tongs…) à proximité de la mer vous conduit-il à mener une réflexion sur l’environnement ?

« Évidemment, c’est important de penser à ce que représente tout ce plastique dans notre environnement. On connaît bien, aujourd’hui, l’impact écologique de notre consommation. Mes grands formats sont une manière de mettre en évidence ce problème. »

Vos tableaux reflètent la société actuelle…

« Oui, absolument ! Je me suis résolue à introduire le selfie dans mes tableaux, tout comme, il y a quinze ans, j’avais dû me résoudre à y introduire les sachets en plastique… Car les téléphones portables font désormais partie de l’univers de la plage. »

Dans vos tableaux, les corps présents sur les plages ne correspondent pas aux stéréotypes de minceur dictés par les magazines et la publicité.

« Je montre les corps tels quels, non retouchés, des touristes. Tout le monde a le droit d’aller à la plage ! Il m’arrive de montrer des corps charnus qui s’assument. Les corps ronds me donnent de la matière à dessiner ; ils m’inspirent. C’est un plaisir pour moi de les représenter ! »

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L’exposition « Bain de soleil »

Pourquoi avoir choisi le titre « Bain de soleil » pour l’exposition de Lunel ?

Rosario Heins : « Car le soleil et ses reflets inspirent toutes mes œuvres. »

Une vidéo est diffusée à l’espace Feuillade. De quoi s’agit-il ?

« La vidéo qui tourne en boucle montre l’univers dans lequel je travaille. Elle a été réalisée par mes amis franco-colombiens Barbara et Manuel Gaviria, qui vivent à Montpellier. J’y explique la technique que j’utilise et comment je procède, dans une interview faite en espagnol et sous-titrée en français. »

Vous avez choisi de faire une installation au cœur de l’espace Feuillade, pour accompagner vos dessins et vos peintures. Pourquoi cette installation ? Pour apporter un aspect estival supplémentaire ? Cela traduit-il un besoin de passer au volume, voire une envie de faire de la sculpture un jour ?

« L’installation au cœur de l’espace Feuillade avec les bouées, les tongs et les seaux de plage a uniquement pour but de recréer l’ambiance de mon univers imaginaire et réel, de façon décontractée et ludique. Je veux juste que les gens voient ce qui m’inspire au quotidien. »

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Rosario Heins au cœur de l’exposition “Bain de soleil”, auprès de l’installation montrant quelques-uns de ses sujets d’inspiration. © Virginie Moreau, juin 2018.

 

Musique et lecture…

Sur quelle playlist musicale pourrait-on regarder vos tableaux ?

« Sur du rythme, des percussions, de la salsa, du rock. Dans mon pays, les musiques sont très différentes selon que l’on vit sur la côte Pacifique ou à proximité des Caraïbes. Je viens de Barranquilla, près de la mer des Caraïbes. Là-bas, ce sont les percussions qui dominent. Il y a des influences africaines. Et aussi de l’accordéon, sous l’influence allemande ! Toujours le métissage… Mais globalement, on y danse la danse des hanches ! »

Lisez-vous des auteurs colombiens ? Si oui, lesquels ? Et pourquoi ?

« J’aime lire Gabriel Garcia Marquez pour son univers qui est le mien, les Caraïbes ; pour son réalisme magique, dont les contes et légendes ont bercé mon enfance. Et la poétesse Meira Delmar, absolument merveilleuse, et d’autres auteurs comme Julio Olaciregui et Juan Gabriel Vásquez. »

Propos recueillis par Virginie MOREAU
vm.culture@gmail.com

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Informations pratiques

Espace Louis-Feuillade
48, boulevard Lafayette – 34400 Lunel

> L’exposition Bain de soleil est visible du 23 juin au 2 septembre 2018, du mardi au samedi de 9h à 12h et de 14h à 18h, et le dimanche de 10h à 12h et de 15h à 18h. L’Espace Feuillade est fermé le lundi et les jours fériés.

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