Comment réindustrialiser la France ?

Face au constat d’une France désindustrialisée, la réponse doit-elle venir des régions ? Oui, à condition qu’elles ne répliquent pas à leur niveau un colbertisme qu’elles critiquent. Débat, à l’initiative de Régions de France, coorganisatrice d’une rencontre sur le juste échelon d’une politique industrielle.

La preuve par l’exemple ? Le 9 octobre, à Paris, Régions de France, la Fondation Concorde, laboratoire d’idées d’inspiration libérale et le quotidien économique La Tribune organisaient une rencontre sur le thème « Industrie : la reconquête par les territoires ». Un débat intitulé « Et si l’avenir de la politique industrielle de la France passait par les régions ? » a réuni de nombreux intervenants, dont deux représentants de régions. Lesquels ont voulu faire la preuve par l’exemple.

« Nous faisons mieux que la moyenne nationale » a ainsi revendiqué Hervé Morin, président de Régions de France et à la tête de la région Normandie, dont la part de l’industrie dans le PIB s’élève à 20 %. Comme outil de développement, par exemple, cette Région est dotée d’un fonds d’investissement de 100 millions d’euros, ce qui lui a permis d’entrer au capital de 35 entreprises, à l’image de Remade, spécialisée dans le reconditionnement de smartphones. Dans un deuxième temps, celle-ci a levé 125 millions d’euros auprès d’investisseurs privés. « Nous avons un réseau de chefs d’entreprise qui croient en la Normandie », conclut Hervé Morin.

Autre exemple, celui de la Région Auvergne-Rhône-Alpes, représentée par Annabel André-Laurent, sa vice- présidente. « Notre balance commerciale est excédentaire, car nos entreprises innovent en permanence », explique-telle. Pour l’élue, la clé de cette innovation réside dans un écosystème local riche d’universités, centres de recherche, pôles de compétitivité et centres techniques. Plasturgie, mécanique, chimie, santé… « Nous avons des compétences très territorialisées », précise Annabel André-Laurent. L’action de sa Région ? « Notre mission est de simplifier la vie de nos chefs d’entreprise », explique la vice-présidente de la région normande. Et aussi, ajoute-t-elle, « nous assumons la préférence régionale », lors des marchés publics, en les décomposant en lots et en assurant des délais de paiement courts.

« Attention au colbertisme local »

En termes de développement économique, « le bon schéma est un schéma très décentralisé », estime Hervé Morin. Ainsi, l’élu s’inquiète d’initiatives nationales, à l’image du tout récent « 100 territoires d’industrie ». Ce plan a été lancé en septembre par le gouvernement pour accélérer la transformation numérique de l’industrie. Potentiellement, un recyclage « de crédits déjà comptés trois fois », avec des « arbitrages qui vont prendre des mois et des mois », estime Hervé Morin. Bémol à cette critique de l’action de l’Etat, le président de la région normande juge efficace la collaboration avec les équipes de Bpifrance, la banque publique d’investissement. Même son de cloche du côté du directeur général de Bpifrance, Nicolas Dufourcq. Pour lui, les agences locales de l’établissement bancaire travaillent avec les agences de développement locales, et les partenariats noués avec quasiment toutes les régions sont en général « bons », par exemple sur les politiques d’innovation et les fonds européens Feder. Pour lui aussi, l’échelon régional est pertinent, à une réserve près : « il faut éviter de remonter des administrations sur place (…). Certaines régions veulent refaire tout passer en commission d’élus », tempère-t-il. Bref, la régionalisation, oui, mais à condition que ses procédures soient véloces, en cohérence avec les rythmes des entrepreneurs. « L’échelon local est le bon échelon, mais attention au colbertisme local », prévient de son côté Bruno Grandjean, président de l’Alliance pour l’Industrie du Futur, qui regroupe des organisations professionnelles et académiques, pour favoriser cette transition. Et avec l’usine 4.0, « il y a une opportunité à saisir, mais elle demande un diagnostic », estime Bruno Granjean.

La nécessaire reconversion d’une société de services

Et c’est là que le bât blesse. Le constat est net : l’industrie en France s’est littéralement effondrée, chutant très bas du classement européen. Entre 1980 et 2007, la contribution de l’industrie au PIB est passée de 24 % à 14 %, d’après la Direction générale du Trésor. Sur la même période, l’industrie a perdu 36 % de ses effectifs, soit 1,9 million d’emplois. Mais pourquoi ? « On a dit que c’étaient les coûts, l’absence d’innovation, d’investissement, de qualification… Ces explications ne sont pas à la hauteur de ce qu’est le désastre industriel de notre pays », estime Jean-Hervé Lorenzi, économiste, président du think tank Le Cercle des économistes. D’après lui, il existe aussi une autre explication, plus souterraine : « Il faut avoir le goût de produire. Or, ces derniers vingt ans, on s’est dit qu’on allait être une société de services », avance l’économiste. Il s’agit d’un leurre, d’après lui : « stricto sensu, le secteur des technologies de l’information représente 5 % du PIB américain », rappelle-t-il, peu convaincu par le concept de « start-up nation ».

Sa perception des causes du déclin industriel est partagé par Nicolas Dufourcq, lequel évoque une sorte de « dépression nerveuse » des entrepreneurs, ployant sous le poids d’un trop grand nombre de contraintes. « 50 % du problème réside dans la psychologie collective. Il faut créer une boule de désir pour l’industrie », avance le directeur général de Bpifrance. C’est à ce titre que la banque a mis sur pied French Fab, l’an dernier. Inspiré de French Tech, ce mouvement a pour but de susciter une dynamique en fédérant les industriels et pour les faire connaître à l’étranger. Bruno Granjean, lui, en appelle à « une forme d’union nationale », pour répondre aux efforts déjà déployés dans l’industrie du futur par des pays comme la Corée du Sud ou encore l’Italie.

Anne DAUBREE


Léger regain de l’emploi industriel

En 2017, le secteur industriel a créé 3 000 emplois salariés, quand 25 000 avaient été détruits entre 2015 et 2016, d’après l’Insee. A présent, l’industrie représente 13,8 % des emplois, soit 3,6 millions de salariés. Bourgogne-Franche-Comté, Grand-Est, Hauts-de-France et Pays de la Loire concentrent quatre emplois industriels sur dix, en France. Moins industrialisée, la Bretagne a connu une forte hausse de ses emplois dans ce secteur, l’an dernier.

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