La Fédération des Safer craint la transformation de l’agriculture

La campagne change. Les exploitations grossissent, et en même temps les agriculteurs continuent de disparaître. Sur les marchés des prés, des vignes ou des forêts, les échanges s’effectuent de plus en plus par le truchement de sociétés opaques. Les Safer tirent la sonnette d’alarme.

Marcher deux heures à la campagne, un soir d’été, dans une région peu touristique, c’est s’exposer à beaucoup de découvertes. Au cours de cette promenade vespérale, on croise des vaches, un taureau, des papillons, deux lièvres, une biche, mais pas un être humain. Pourtant, l’homme n’est pas loin : les chemins sont parfaitement balisés, les roues des tracteurs ont laissé des traces, les propriétés sont délimitées, mais pas nécessairement clôturées, certains champs ont été moissonnés, d’autres pas encore. Non loin de là, une autoroute enrobe le paysage de son ronronnement incessant. Ainsi, même arpentée par les animaux, la nature est parfaitement ordonnée, domestiquée, exploitée. Un peu trop, peut-être, s’inquiète le promeneur.

Ce constat est partagé par la Fédération nationale des Safer (FNSafer) dans son dernier opus, intitulé Le prix des terres, l’essentiel des marchés fonciers ruraux, publié en mai dernier. « En milieu rural, la terre accueille de nombreuses activités », écrit Emmanuel Hyest, président de la FNSafer. Or, cette recherche permanente de productivité s’accompagne d’une « concentration des terres, préjudiciable aux transmissions, aux installations et à la consolidation des exploitations », ajoute-t-il.

Les Sociétés d’aménagement foncier et d’établissement rural (Safer), créées par la loi d’orientation agricole de 1960, sont chargées d’intervenir sur le marché foncier rural afin de développer l’agriculture et de garantir la diversité des paysages. A ces missions de service public, ainsi confiées à des sociétés anonymes, s’ajoute l’observation du marché. Chaque année, les notaires transmettent leurs observations aux Safer, ce qui permet à la Fédération nationale de publier un bilan de l’agriculture française.

Niveau record des transactions

Dans son dernier document, la FNSafer constate la forte concentration des exploitations depuis trente ans. En 1988, leur surface moyenne s’établissait à 28 hectares. En 2013, elle atteignait 56 hectares, soit le double. Logiquement, le nombre d’exploitations baisse également : il a été divisé par cinq depuis 1955, précise la Fédération. Enfin, l’agriculture française compte moins de chefs d’exploitation, leur nombre ayant baissé de 13 % entre 2000 et 2013. Ces évolutions rapides s’expliquent par une forte activité des marchés, qu’il s’agisse des terres et prés, des vignes, des forêts ou des maisons à la campagne.

En 2017, le nombre de terres et prés échangés a ainsi atteint « un niveau record », enregistrant une progression de 7,6 % par rapport à l’année précédente. La hausse des transactions est constatée tant en termes de surfaces (+ 5,9 %) qu’en valeur (+ 15,5 %). Les marchés des vignes et des forêts connaissent la même tendance. Les différents secteurs font en revanche état d’une évolution contrastée en matière de prix. La valeur des forêts et surtout des vignes atteint des sommets : en moyenne 4 110 euros l’hectare pour la forêt et 143 900 euros l’hectare pour les vignes. Les prix des terres et prés libres, c’est-à-dire dénués de location à un fermier, connaissent en revanche « un premier repli depuis 1996 » (- 0,8 %, à 6 000 euros l’hectare en moyenne).

Ce qui inquiète le plus la FNSafer, c’est la montée en puissance des « sociétés d’exploitation aux formes diverses ». En 2013, ces structures concernaient 34,5 % des exploitations et 62,3 % de la surface agricole utile du pays. Les formes sociétaires les plus courantes, entreprises agricoles à responsabilité limitée (EARL) unipersonnelles et groupements agricoles d’exploitation en commun (GAEC), « s’apparentent à des exploitations individuelles ou à des réunions d’exploitations individuelles », compatibles avec le « modèle familial » d’exploitation défendu par la Fédération. Mais depuis le début des années 2010, la part des sociétés civiles d’exploitation agricole (SCEA) et des EARL pluripersonnelles ne cesse de progresser. Or, ces formes sont jugées « plus éloignées de l’exploitation individuelle » que les autres structures.

Parallèlement, la FNSafer constate l’essor des sociétés de portage du foncier, « dont les acquisitions ont été multipliées par 5,1 sur le marché des terres et prés et par 3,2 sur le marché des vignes » entre 1991 et 2017. Au total, en 2017, le marché des parts sociales dans l’agriculture s’élève à « 1,3 milliard d’euros ». Cela représente « 6,4 % du nombre de transactions et 19,5 % de la valeur » des échanges.

Cette situation inquiète Emmanuel Hyest. « Les sociétés sont de plus en plus souvent utilisées pour s’affranchir des règles et favorisent l’opacité », assure-t-il. Cette opacité des transactions pourrait finir par perturber les objectifs traditionnellement assignés à l’agriculture française par les pouvoirs publics. La France, comme les autres pays d’Europe, régule l’accès à la terre afin d’ « assurer la transparence des échanges, de maîtriser les excès et surtout d’orienter le foncier vers les projets conformes aux orientations politiques », rappelle le président de la FNSafer.

Les transmissions difficiles

Les effets du manque de transparence, conjugués à ceux de la concentration, commencent déjà à se faire sentir. « Les transmissions sont toujours plus difficiles », constate ainsi la Fédération. « Face à des exploitations toujours plus grandes, les candidats à la reprise en mesure de réunir les fonds nécessaires se raréfient. Les banques sont plus réticentes à accompagner certains projets, même rentables, du simple fait du montant de l’investissement », peut-on lire dans le document.

En outre, les exploitations dégagent « une moindre valeur ajoutée à l’hectare », et le nombre d’emplois continue de diminuer. Si on devait résumer ce constat alarmant, on pourrait dire que l’agriculture entre dans un processus d’optimisation et d’anonymisation, voire, ose-t-on, d’industrialisation. La FNSafer cherche à alerter les pouvoirs publics. « Une agriculture diversifiée et dynamique, ce sont des emplois, des filières locales, des paysages attrayants, des biotopes accueillants et variés. Des hommes et des activités sur les territoires », écrit Emmanuel Hyest. Un peu comme la campagne observée un soir d’été, les humains en plus.

Olivier RAZEMON

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