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Mario Chichorro, les puzzles utopiques d’un imaginaire irrationnel au Musée d'Art brut de Montpellier

Le Musée d’Art Brut de Montpellier consacre jusqu'au 31 mars une exposition personnelle aux bas-reliefs du peintre, sculpteur et dessinateur catalan qui a fait du polystyrène l'un de ses matériaux favoris.

Accueilli du vivant de Jean Dubuffet dans sa Collection de l’Art Brut à Lausanne, donc reconnu officiellement comme un artiste relevant de l’art brut, Mario Chichorro n’est pourtant pas un déficient mental. Mais il a aboli toute notion de raison de son processus créatif. Et s’il a suivi l’enseignement de l’Ecole des Beaux-Arts, c’est en architecture, et non en peinture ou en sculpture. Il est donc autodidacte. 

Un parcours un temps contrarié

Né en 1932, le jeune homme qu’il était voulait être peintre. Mais il a dû se résigner à suivre le cursus de l’Ecole des Beaux Arts mention architecture, car il lui fallait alors gagner sa vie. « Il fallait bien manger ! », se souvient-il. Il a donc travaillé dans des cabinets d’architectes… jusqu’aux fameux événements de mai 1968. Licencié par son employeur pour avoir participé à une manifestation, il a vécu cet événement a priori traumatisant comme une libération. Enfin, il était libre de peindre ! Libre de s’exprimer comme il l’entendait !

Dessin, peinture et bas-reliefs

« J’ai commencé à faire des dessins en noir et blanc. J’aurais pu m’en satisfaire, mais j’aimais aussi tellement la peinture ! Et j’étais tenté par le relief. Toutes les civilisations en ont fait : les Grecs, les Romains… Et ça m’évitait de faire de la perspective. La perspective, ça n’est pas intéressant. Pourquoi choisir de se fixer un point autour duquel tourne le monde ? », s’interroge, ironique, l’artiste. On le comprend, Mario Chichorro est de ceux qui n’aiment pas marcher sur les chemins tout tracés. A la fin des années soixante, il a donc entrepris de sculpter de l’aggloméré de bois au cutter, un travail très laborieux et physique. Son imagination allant beaucoup plus vite que sa main, il a ressenti les limites de cette technique au bout de quelques années. A l’aggloméré, il a donc préféré le polystyrène, et remplacé le cutter par un couteau. « Le polystyrène est un matériau tout aussi modeste, mais plus facile à travailler, et il peut être restauré si besoin, même si je tiens aux défauts, aux doutes et aux dérapages de la main », assure-t-il. Travaillant sans réaliser de dessin préparatoire, l’artiste catalan laisse ainsi libre cours à son imagination, laissant divaguer ses pensées et écartant volontairement la raison du processus créatif. Il revendique sa liberté si durement acquise. Une certaine naïveté aussi. Et voue une haine farouche à « l’art conceptuel, qui place l’idée avant l’image pour créer des images de marque ».

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Mario Chichorro, Les Sages confondus (2010), polystyrène extrudé. Collection de l’artiste.

Des tableaux architecturés

Cette liberté revendiquée n’exclut pas un goût prononcé pour la composition. Dans bon nombre de ses œuvres, Mario Chichorro crée des mises en abyme, des structures gigognes, des sortes d’assemblages ou de puzzles qui génèrent plusieurs niveaux de lecture et d’interprétation. Dans Les Sages confondus (ci-dessus), l’arête d’un nez abrite trois personnages, et une joue est en fait une tête. Dans Chimère, les deux pattes de la bête protègent un homme et une femme. La réalité est donc sans cesse remise en cause ; elle est multiple. Les références à Picasso sont indéniables. D’ailleurs, Mario Chichorro dit avoir été fasciné dès l’enfance par une reproduction du Visage face-profil de Picasso. Les Sages confondus en sont un vibrant exemple.

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Mario Chichorro, “Chimère” (2016), polystyrène extrudé. Collection de l’artiste.

Tant et tant de visages…

Les bas-reliefs de Mario Chichorro mettent en scène des ribambelles d’individus. « Je passerais ma vie à créer des têtes, des centaines de milliers de têtes. Souvent, mes personnages semblent dans l’expectative, comme s’ils attendaient quelqu’un », indique le peintre-sculpteur. D’autres fois ils sont étonnés, ironiques ou joyeux. Irrévérencieux, il dit n’avoir aucun respect pour les couleurs ni pour l’imitation du réel. Il favorise l’humour dans ses créations. Mais n’oublie pas non plus d’évoquer l’actualité de temps en temps.

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Mario Chichorro, “La Rumeur publique” (1973), aggloméré de bois. Collection de Mme M. Tisnes.

« Je peux traiter tous les sujets », affirme-t-il. La famille, l’amour, les idoles, les planètes, la religion, la mythologie, les traditions catalanes, la vie en société, le rêve, la nature… rien n’échappe à son œil acéré et tout prend place dans un nouvel univers dont lui seul connaît les rouages.

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Mario Chichorro montrant son bas-relief “Le Fou de Dieu” (1982) © HJE 2019 / Virginie Moreau.

86 ans et des projets

Jusqu’à présent, Mario Chichorro a créé environ 3 500 peintures et dessins. Il redécouvre actuellement le pastel. Ses œuvres sont exposées dans les plus grandes villes européennes et sont présentes dans des collections privées et publiques reconnues. En Occitanie, on peut en voir, outre le Musée d’Art Brut de Montpellier, au Réservoir à Sète, à la collection Cérès-Franco à Montolieu et à La Fabuloserie à Dicy. Il expose actuellement et jusqu’en décembre 82 tableaux au château de Mercueis, au sud de Cahors. « Mes tableaux sont disposés dans les pièces de ce château datant du XIVe siècle digne de Blanche-Neige ou de la Belle au Bois Dormant », s’exclame-t-il. A 86 ans, Mario Chichorro dit ressentir « le même enthousiasme qu’auparavant pour la forme». « J’aimerais créer des tableaux qui aient encore plus de relief et que l’on puisse regarder de tous les côtés », projette-t-il. Décidément, rien ne l’arrête…

Virginie MOREAU
vm.culture@gmail.com


Informations pratiques

Musée d’arts brut, singuliers et autres
1, rue Beau Séjour – 34000 Montpellier – Tel. : 04 67 79 62 22.
Tarif d’entrée : plein tarif : 8 euros / Tarif réduit : 6 euros.
Ouvert du mercredi au dimanche, de 10h à 13h et de 14h à 18h.


Info plus
Site Internet du Château de Mercueis : https://chateaudemercues.com/fr/news.html

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