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Michel Tudel, président de la Compagnie des experts-comptables de justice

Michel Tudel, président de la Compagnie nationale des experts-comptables de justice nous dit : « On n’évalue plus une entreprise sur sa performance chiffrée ». À l’occasion du 55e congrès des experts-comptables de justice qui s’est déroulé du 6 au 8 octobre 2016 à Nantes sur le thème de l’évaluation des entreprises, le Toulousain Michel […]

Michel Tudel, président de la Compagnie nationale des experts-comptables de justice nous dit : « On n’évalue plus une entreprise sur sa performance chiffrée ». À l’occasion du 55e congrès des experts-comptables de justice qui s’est déroulé du 6 au 8 octobre 2016 à Nantes sur le thème de l’évaluation des entreprises, le Toulousain Michel Tudel a été élu à la présidence de la Compagnie nationale des experts-comptables de justice. Entretien.

 

Vous venez de prendre la présidence de la Compagnie nationale des experts-comptables de justice. Quel est leur rôle ?

« Ce sont des experts-comptables diplômés, inscrits et choisis par les cours d’appel pour intervenir dans tous les litiges que peuvent traiter les tribunaux. Ils ont pour mission d’éclairer le juge à l’occasion de missions diverses : décompte entre les parties, examen des comptes, évaluation des préjudices économiques, litiges portant sur les garanties de passif, valorisation d’entreprises. »

Combien la France compte-t-elle d’experts-comptables de justice ?

« Nous sommes 500 en France pour 20 000 experts-comptables. Nous traitons une dizaine de missions par an, qui sont en général assez lourdes : elles vont du chiffrage d’un patrimoine dans le cadre d’un divorce à des affaires beaucoup plus compliquées qui peuvent nécessiter 2 000 heures de travail. L’éventail est très large. »

Les experts-comptables de justice interviennent-ils seulement à la demande d’un juge ?

« Non, ils peuvent intervenir à la demande des parties, dans le cadre d’une expertise dite privée, à l’occasion d’une organisation patrimoniale, d’une donation, d’une succession, ou lors d’une cession d’entreprise…
Ils interviennent également en matière d’arbitrage ou dans une médiation, à la demande d’un avocat ou d’un notaire, etc. »

Le congrès de Nantes portait sur l’évaluation des entreprises. Quels sont les enjeux de cette thématique ?

« Évaluer une entreprise est toujours compliqué car, en matière de compa- raison, nous n’avons que les sociétés cotées… et appliquer des méthodes d’évaluation de ces dernières à des sociétés non cotées n’est pas vraiment la bonne façon de faire. C’est la première difficulté. Ensuite, la seconde difficulté concerne les secteurs dans lesquels évoluent les entreprises, et leur taille, parce qu’on n’évalue pas une entreprise qui fait de l’enfouissement d’ordures ménagères de la même façon que Veolia. On voit également apparaître, depuis trois à quatre ans, un phénomène nouveau : il s’agit des ruptures. Je prends l’exemple de Kodak, qui a disparu après l’émergence de la photographie numérique. Il est donc très important d’évaluer les risques de rupture dans le développement des entreprises car, lorsqu’on cède une société, si quelques mois plus tard elle n’a plus de marché, il est évident que sa valeur s’en ressent. »

Cela signifie que vous êtes obligés de faire de la prospective ?

« Effectivement, cela nécessite que nous utilisions des bases de données sur les marchés et sur la prévision. Certes, nous ne lisons pas l’avenir. Mais il est évident que, par exemple, avec l’arrivée d’internet, se posaient des questions, dans le tour-operating, sur le fait d’avoir des boutiques partout en France. Aujourd’hui, vous avez la réponse. Cette proximité qui, chez les tour-opérateurs, faisait leur force, s’est transformée immédiatement en faiblesse. On peut citer d’autres métiers qui se sont radicalement transformés du fait de l’arrivée d’internet. Nous devons intégrer ces évolutions, car le risque de rupture est le risque majeur désormais. Jusqu’à il y a quatre ou cinq ans, sauf si elle était vraiment mal gérée, une entreprise solide avait peu de risques de déposer le bilan. Depuis, nous nous sommes aperçus que des entreprises très solides – je citais Kodak – ont littéralement disparu. Il y a dix ans, on ne se posait pas ce type de question en matière d’évaluation. Et c’est d’autant plus compliqué que la question concerne aussi bien les grandes entreprises que les petites. L’évaluation d’une entreprise se fait même aujourd’hui sur la base de deux piliers : les risques de rupture et les ressources humaines. Il y a dix ans aussi, les ressources humaines, c’était un peu, selon l’expression, ‘‘ l’intendance suivra ’’. Ce temps-là est fini. En résumé, on n’évalue plus une entreprise sur sa performance chiffrée ; on l’évalue avec son marché et ses risques de rupture. On va évaluer également son personnel, son mana- gement, la stratégie mise en place. C’est très immatériel, certes. C’est pourtant ce qui détermine le taux d’actualisation et le calcul des primes de risque. »

S’agissant du personnel, quels critères entrent en jeu dans l’évaluation ?

« La pyramide des âges, la formation reçue au regard des outils qui sont nécessaires à l’entreprise pour se développer. De ce fait, il n’y a plus vraiment de standards. Même lorsque des entreprises sont comparables, c’est difficile de transposer. C’est à chaque fois une nouvelle mission. »

Comment les experts-comptables de justice s’adaptent-ils à cette nouvelle donne ?

« Nous mettons l’accent sur la formation, et le congrès en fait partie. Ensuite, nous développons un ensemble de bonnes pratiques. »

Quelle est votre feuille de route pour vos trois ans de mandat ?

« Mon ambition est de développer la formation, ensuite d’accroître la publication de ces bonnes pratiques. Enfin, je souhaite mettre la compagnie au cœur de la réflexion des métiers du chiffre. Car, aussi bien la compagnie des commissaires aux comptes que l’ordre des experts-comptables ont un peu tendance à réfléchir seuls dans leur coin, alors que nous pourrions associer d’autres organisations à ces réflexions, ne serait-ce que pour donner aux ‘‘comptables’’, pour faire court, une visibilité beaucoup plus importante qu’elle ne l’est aujourd’hui. Je milite pour la création d’une fédération qui regrouperait le Conseil supérieur de l’ordre des experts-comptables, la Compagnie des commissaires aux comptes, la Compagnie des experts-comptables de justice, la Compagnie des experts financiers, la Société française des évaluateurs, et qui ainsi deviendrait un corps puissant, capable de peser et d’être mieux reconnu à l’international. Les experts-comptables de justice n’existent en effet pas seulement en France. Nous avons beaucoup de contacts avec nos homologues étrangers, justement pour améliorer les méthodes. L’idée est d’aller vers la publication de normes internationales, en matière d’évaluation notamment, à destination des experts. »

Vous êtes particulièrement engagé dans le domaine de la formation. Pourriez-vous nous en dire plus ?

« J’attache en effet de l’importance à la formation en interne mais aussi en externe. J’ai par exemple créé il y a trois ans à Toulouse une formation à destina- tion des magistrats pour les familiariser aux techniques financières. Je souhaite, dans le cadre de mon mandat, développer cette initiative dans toutes les cours d’appel. À Toulouse également, j’ai créé, avec le soutien de l’université Toulouse 1 Capitole, le diplôme universitaire national d’expertise comptable de justice, dont les cours viennent de débuter. L’objectif, là, est d’améliorer la qualité des experts-comptables de justice. J’encouragerai également les universités des grandes cours d’appel comme Lyon, Douai, Aix-Marseille et Rennes à créer ce type de diplôme. On peut en effet le dupliquer, et ce sera déjà le cas l’année prochaine à Montpellier, dans le cadre de la nouvelle région Occitanie. »


Bio express

Expert-comptable, commissaire aux comptes, expert de justice près la cour d’appel de Toulouse, Michel Tudel a fondé en 1981 le cabinet Revirex, devenu Sygnatures SA en 2005. L’année suivante, il crée à Paris le cabinet Michel Tudel et Associés. Trois ans plus tard, il fonde et préside le réseau Absoluce, qui regroupe 27 cabinets, soit 700 salariés, pour un chiffre d’affaires de 80 millions d’euros. Président de la Compagnie régionale des commissaires aux comptes de Toulouse en 1998 et 1999, il devient, de 2001 à 2005, président de la Compagnie nationale des commissaires aux comptes. Membre du collège du Haut Conseil du Commissariat aux comptes (H3C) de 2006 à 2012, il prend en 2016 la présidence de la Compagnie nationale des experts-comptables de justice. Michel Tudel a reçu la Légion d’honneur en 2002.


Propos recueillis par Agnès BERGON
pour Réso Hebdo Eco
www.facebook.com/resohebdoeco

 

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