Numa Hambursin livre un passionnant "Journal d'un curateur de campagne"

Le directeur artistique du Carré Sainte-Anne à Montpellier vient de publier, aux éditions La Chienne, un recueil de ses textes d'expositions, agrémenté d'une introduction captivante qui se distingue par sa sincérité et son franc-parler, inhabituels pour un directeur artistique. Son "Journal d'un curateur de campagne" passionnera à l'évidence tous les amateurs d'art qui ont suivi ses expositions au fil du temps, depuis ses débuts en tant que galeriste et fils de galeriste, jusqu'à sa situation actuelle de commissaire d'expositions ou curateur.

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Dans son dernier ouvrage détournant le titre du fameux Journal d’un curé de campagne de Georges Bernanos, Numa Hambursin livre une truculente vision de sa vie de commissaire d’expositions et directeur artistique du Carré Sainte-Anne et de l’espace Bagouet, à Montpellier. On pourrait objecter que Montpellier est loin d’être une bourgade de campagne, mais on reconnaît à Numa Hambursin sa pointe d’humour ou de cynisme bien senti sur la position de Montpellier parmi les villes culturelles.

“La culture desnuda permet de rendre la vie moins disgracieuse.”

Evoquant la tâche qui lui a été confiée, Numa Hambursin, qui fut adoubé dès son élection par Philippe Saurel, indique en préambule : “Un directeur artistique un peu sincère est soumis continuellement au dilemme de Cicéron, agir ou méditer, peut-être se tenir en équilibre entre les deux tentations” […] “il peut à l’occasion, c’est l’avantage de ce job, épouser la cause d’une femme ou d’un homme de pouvoir qui lui plaît et porter une idée qui, dans le cas parfait, changera la chair d’un territoire ou l’inclinaison d’une ville”.

Art, artistes et critiques d’art

Le directeur artistique évoque ensuite sa devise, tirée d’une conversation avec “[son] vieux maître [le peintre] Kijno” : “L’art, c’est le témoignage du temps ralenti”. Car, écrit-il, “L’artiste doit s’extraire de l’anecdote et embrasser les thèmes fondateurs. L’amour, la mort, le sacré, la transcendance. C’est ainsi qu’il sublime les conflits du monde et leur offre une portée universelle”. Numa Hambursin s’emporte : “Les artistes m’épuisent”. Il poursuit, sans langue de bois : ” Ils sont trop nombreux à se réclamer de ce titre étendard. Quant aux meilleurs, combien ont tendance à verser dans une forme contemporaine d’aristocratie dédaigneuse ? Ils seraient les derniers seigneurs, les derniers hommes libres d’une société prisonnière de son aveuglement. Misère que l’indignation poussive comme rite de passage obligé, ce conformisme étalé dans la posture du rebelle risquant sa peau, la très vilaine société de consommation en point d’acmé”. Il est vrai que la position de l’artiste rebelle opposé à la société de consommation, mais bien intégré sur le marché de l’art, peut sembler paradoxale. Pour sa part, l’image d’Epinal de l’artiste maudit semble elle aussi avoir vécu, serait-on tenté d’ajouter.

Par extension, l’auteur exprime un regret : “La critique d’art française est malade […] tombée sous le joug des sciences humaines baragouinantes”. Il ajoute : “Je rêve d’une critique de l’art contemporain qui exposerait ses doutes, sa fragilité, ses faiblesses, son ignorance. Je rêve d’une critique qui raconterait des histoires avec poésie et qui ferait corps avec l’œuvre qu’elle embrasse. Je rêve d’une critique humble, naïve émerveillée. Je rêve d’une critique qui, cessant de sacraliser l’art contemporain, lui rendrait sa véritable importance en l’inscrivant parmi les plus belles choses de la vie. Je rêve d’une critique qui préférerait la sensualité des mots au silence glacé des concepts. La fantaisie et le mystère plutôt que la leçon professorale”.

Des textes de catalogues remis en perspective

Sa préface éclaire le lecteur sur les obligations d’un commissaire d’expositions : monter une exposition, écrire un texte à son sujet – exercice proche du ” supplice ” pour Numa Hambursin, apprend-on dans le livre – puis faire un discours lors du vernissage. Maniant habilement humour et fausse humilité, Numa Hambursin estime que “personne ne lit les textes des catalogues, alors autant se faire plaisir”. Et évoque les raisons de la publication de ce recueil de ses textes : “Ce recueil parcellaire n’a pour autre ambition que divertir. Il ne prétend nullement exprimer une quelconque esthétique, ni même défendre le travail des artistes croisés au fil des pages […] [ces textes] témoignent d’une rencontre ou d’un épisode qui m’est cher […] j’y tiens comme aux souvenirs d’un trentenaire célibataire à la dérive. Ils sont mon journal intime, le journal d’un curateur de campagne”.

Les lecteurs ayant suivi les expositions qu’il a montées en plusieurs années retrouveront avec plaisir ses présentations d’expositions. Il faut dire que l’homme a su faire venir à Montpellier des artistes talentueux mais aussi prestigieux, comme Chiharu Shiota, dont l’installation magistrale au Carré Sainte-Anne fut une réussite incontestable, ou encore Robert Combas et Hervé Di Rosa, cofondateurs de la figuration libre, qui parèrent respectivement le Carré Sainte-Anne de tableaux et de crucifix païens et l’espace Bagouet d’un puissant Chemin de Croix réalisé à quatre mains avec Kijno ;  et le Carré Sainte-Anne d’une procession de sculptures. On se souvient aussi des tableaux de Marc Desgrandchamps tout en effacements. Des spectaculaires expositions individuelles d’Abdelkader Benchamma, de Stéphane Pencréac’h ou encore de Leopold Rabus. Du focus qu’avait fait Numa Hambursin sur les collectionneurs, mais aussi sur le street art. Sur ce dernier, il estime : “Les street artists […], dont certains, n’en déplaise à la doxa institutionnelle, soufflent un air frais sur la création contemporaine, subissent un traitement pire encore [que Combas], n’ayant pas reçu l’onction des écoles des Beaux-Arts”. La rédaction rejoint cette dénonciation de l’adoubement systématique des étudiants des écoles des Beaux-Arts par les FRAC, qui leur permet de rejoindre leurs collections, alors que des artistes talentueux n’ayant pas fait les Beaux-Arts ne verront quasiment jamais leurs œuvres rejoindre lesdites collections.

Ces textes de Numa Hambursin constituent un agréable retour en arrière ponctué d’anecdotes instructives en introduction de chaque texte, sur l’accueil que reçut tel ou tel événement ou style exposé. Son ouvrage effectue une mise en perspective intéressante du métier de commissaire d’expositions, de ses plaisirs, ses aléas, ses dilemmes et ses états d’âme. Le tout écrit dans un style enlevé et plaisant. Si réellement écrire son Journal d’un curateur de campagne fut un supplice pour Numa Hambursin, il n’en paraît rien à la lecture !

Virginie MOREAU

vm.culture@gmail.com

VISUEL : Numa Hambursin (à droite sur la photo) en compagnie du peintre Robert Combas, lors de l’exposition La Mélancolie à ressorts, en 2015, au Carré Sainte-Anne. © Daniel Croci / HJE 2015

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