Picasso, les métamorphoses du peintre caméléon retracées au musée Fabre, à Montpellier

Outre son incroyable et infatigable capacité de travail, l’une des grandes forces de Pablo Picasso (1881-1973) était sa mystérieuse volonté de se réinventer sans cesse. Etait-ce par stratégie, par besoin ? Toujours est-il que l’on ne peut qu’être fasciné par l’extraordinaire évolution de son œuvre au fil des ans. Cet été, le Musée Fabre en « donne à voir » un formidable panorama, en articulant sa présentation autour de 14 périodes charnières.

Aucun amateur d’art ne peut échapper à la saison Picasso Méditerranée lancée depuis 2015 par le Musée national Picasso-Paris. Le Musée Fabre de Montpellier n’échappe pas à la règle en programmant « son » événement Picasso, bien qu’il ne possède pas à proprement parler d’œuvres de l’artiste, comme le précise le conservateur général du patrimoine et directeur du musée Michel Hilaire. A part la Suite Vollard, dont nous reparlerons plus loin. Mais l’exposition Picasso – Donner à voir est particulièrement réussie, pédagogique et belle.

Plus d’une centaines d’œuvres au total – tableaux, dessins, gravures et sculptures magistraux – sélectionnés parmi les 78 000 œuvres créées par le maître en 77 ans (de 1895 à 1972), sont présentées, articulées en 14 moments clés. La muséographie ouverte, composée de panneaux savamment intercalés, permet de voir, d’un coup d’œil, des œuvres réalisées à trois ou quatre décennies d’écart, et de mesurer les métamorphoses stylistiques fulgurantes – parfois en quelques jours – du peintre. S’il faisait apparemment table rase du passé à chaque changement de style, Picasso conservait pour lui certaines œuvres cruciales à ses yeux, car synonymes de l’aboutissement d’une recherche qui revêtait pour lui la plus extrême importance.

Evolution de l’élève au maître-caméléon en 14 étapes

A son arrivée, le visiteur découvre comme il se doit les œuvres de jeunesse de Picasso, élève à l’Ecole des Beaux-Arts de Barcelone. Dont son sage Autoportrait de 1896.

Et accède bien vite à son austère période bleue, avec son poignant hommage à son ami suicidé Carles Casagemas, peint durant l’été 1901.

Vient ensuite l’année 1906, son installation à Paris dans le quartier Montmartre, dans un atelier du Bateau Lavoir, où il mène une vie de bohème avec sa compagne Fernande Olivier. Puis un séjour dans les Pyrénées catalanes à Gosól, et l’intérêt que porte Picasso à ce village montagnard et aux sociétés antiques se conjugue à sa découverte des arts ibériques au Louvre et des sculptures océaniennes et africaines. Tout cela se ressent dans ses créations. Il s’essaie à la sculpture sur bois gravé.

Picasso rencontre Georges Braque fin 1907. Ensemble, ils vont inventer une nouvelle forme de représentation du réel : le cubisme. En 1907-1908, son travail autour du nu l’accapare ; il expérimente, réalise des esquisses, des études. Il souhaite trouver une nouvelle façon de représenter la femme ; un nouvel archétype féminin. Son désir est de réaliser une composition monumentale représentant une scène de maison close rue d’Avignon, à Barcelone. Au total, il remplit 16 carnets de croquis préparatoires et crée plusieurs peintures, dont Femmes aux mains jointes – tableau présenté au musée Fabre –, avant de parvenir à réaliser Les Demoiselles d’Avignon, que Picasso qualifiera de « toile d’exorcisme ». Ce chef-d’œuvre fondateur du cubisme se trouve actuellement aux cimaises du Museum of Modern Art de New York. Au Musée Fabre, Trois Figures sous un arbre, peint durant l’hiver 1907 et au début de l’année 1908, immédiatement après Les Demoiselles d’Avignon, « est comme sculpté, il préfigure le cubisme », selon les commissaires de l’expo­sition, Michel Hilaire et Stanislas Colodiet.

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Pablo Picasso, Trois Figures sous un arbre, hiver 1907-1908, Paris, huile sur toile, 99 x 99 cm, Musée national Picasso-Paris, inv. MP1986-2, don en 1986, photo © RMN-Grand Palais (Musée national Picasso-Paris) / Mathieu Rabeau, service presse / musée Fabre © Succession Picasso, 2018

Entre l’automne 1911 et le printemps 1912, le cubisme est à son apogée. Braque et Picasso en font évoluer les codes. Picasso peint notamment des lettres signifiantes au pochoir au lieu de l’objet (par exemple les lettres « JOU » pour figurer les premières lettres d’un journal, ou « CORT » pour évoquer le musicien Alfred Corto). Autre procédé : il colle de la toile cirée imprimée selon un motif de cannage au lieu de peindre une chaise cannée.

En 1914, Picasso l’impatient veut « inventer de nouvelles inventions » ; il expérimente encore et encore. Il crée des « tableaux reliefs ». Mais revisite aussi ses premières ­trouvailles. Et retrouve de l’intérêt pour la tradition classique. Il joue avec le pointillisme.

L’année 1917 marque un tournant dans sa vie avec sa découverte des ballets russes, qui conduit à son mariage en 1918 avec la danseuse Olga Khokhlova. Il quitte la vie de bohème du Bateau Lavoir pour une existence aisée rue de la Boétie. Picasso visite l’Italie avec Cocteau, découvre la peinture antique à Pompéi. Grand admirateur d’Ingres, il veut égaler Raphaël et se lance dans des compositions monumentales. De 1917 à 1923, on peut considérer qu’il est un grand peintre néoclassique.

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Pablo Picasso, La Flûte de Pan, été 1923, Antibes, huile sur toile, 215 x 174 cm, Musée national Picasso-Paris, inv. MP74, dation 1979, photo © RMN-Grand Palais (Musée national Picasso-Paris) / Jean-Gilles Berizzi, service presse / musée Fabre © Succession Picasso 2018.

Sa Flûte de Pan, peinte en 1923, s’inspire de Raphaël et Poussin, mais aussi des statues grecques archaïques ; « Ce chef-d’œuvre dégage une poésie unique », estiment les commissaires de l’exposition. Les œuvres réalisées à cette période témoignent d’une connaissance intime de l’histoire de l’art.

L’Arlequin musicien est une œuvre à part ; une sorte d’autoportrait cubiste curvilinéaire témoignant de la capacité de changement permanente du peintre. Une métaphore du propos même de l’exposition…

André Breton publie son fameux Manifeste du surréalisme en 1924. La période 1924-1930 est elle-même marquée par le surréalisme chez Picasso. D’abord vient la grande compo­sition Le Peintre et son modèle, sorte de cadavre exquis. Picasso pratique aussi l’association d’objets en sculpture, après avoir été initié à la technique de la soudure du métal par le sculpteur Julio Gonzalez en 1928. Le Grand Nu au fauteuil rouge, peint en 1929, témoigne de la liquéfaction des formes, métaphore de l’élasticité de son style. La Femme lançant une pierre, allégorie du parfait équilibre des forces en sculpture, montre un surréalisme organique déjà bien différent de celui du Grand Nu au fauteuil rouge. En 1930, Picasso achète le château de Boisgeloup, dans l’Eure, où il pratique intensivement la sculpture. Et la gravure, en prenant pour modèle sa jeune maîtresse Marie-Thérèse Walter afin de créer la Suite Vollard (voir les explications en fin d’article).

En 1937, Picasso se consacre à deux causes. La guerre, en peignant son monumental tableau-manifeste antifranquiste Guernica, photographié par Dora Maar, se positionnant ainsi en peintre d’histoire. Et l’amour, avec son fameux portrait pastel très lumineux, solaire, mêlant face et profil, de Marie-Thérèse.

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Pablo Picasso, Portrait de Marie-Thérèse, 6 janvier 1937 [Paris], huile sur toile, 100 x 81 cm, Musée national Picasso-Paris, inv. MP159, dation 1979, photo © RMN-Grand Palais (Musée national Picasso-Paris) / Adrien Didierjean, service presse / musée Fabre © Succession Picasso, 2018
Le Musée propose ensuite de faire un saut dans le temps. On retrouve Picasso en 1946. Alors en couple avec Françoise Gilot, il la représente de plusieurs façons, totalement différentes les unes des autres. L’artiste porte également de l’intérêt à la céramique, après sa rencontre avec le couple Ramié, qui dirige l’atelier de poterie Madoura à Vallauris. Picasso détourne alors la céramique méri­dionale traditionnelle, transformant cruches et pots en femmes, taureaux et faunes. Le faune est un thème récurrent dans son œuvre. La dimension sociale de la pratique de la céramique le fascine : donner la possibilité aux gens de manger dans des œuvres d’art fait écho à ses convictions communistes.

Durant les hivers 1953 et 1954, Picasso est septuagénaire ; il doute. Alors que sa relation avec Françoise Gilot part à vau-l’eau, il travaille sur le motif du harem en revisitant des œuvres d’Ingres, Delacroix, Matisse, Vélasquez, Courbet, Poussin et Manet. Et se représente parfois comme une ombre dans ses tableaux.

En 1963-1964, retiré à Mougins, il est saisi par l’urgence de peindre. Sa peinture se réduit de plus en plus à des signes (un sein est représenté uniquement par un rond et un point) ; elle se simplifie, va à l’essentiel. Trois thèmes s’en dégagent : la femme, assise ou allongée, et le peintre et son modèle. Nombreuses sont les étreintes représentées. Son style se libère, devient totalement spontané. La peinture est très diluée , diffuse, liquide.

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Pablo Picasso, Grand nu, 1964, huile sur toile, 140 x 195 cm, Kunsthaus Zürich, 1969/2, photo © Kunsthaus Zürich, service presse / musée Fabre © Succession Picasso, 2018

1972 est encore une année particulièrement prolifique pour Picasso. Dessins, gravures, peintures… Il ne cesse de créer après ses 90 ans. Il revient à ses premiers sujets : le cirque, les maisons closes. Réalise un saisissant portrait de Jeune Peintre qui ressemble à s’y méprendre à un autoportrait de lui en jeune peintre, ou à l’idéal d’innocence qu’il s’en est toujours fait. Et crée une série de mousquetaires, hommage à Rembrandt et Vélasquez et au Siècle d’or espagnol, toujours sur fonds blancs.

Pour compléter cette exposition temporaire…

Dans la salle Jean-Hugo sont décryptés les liens entre Pablo Picasso et le peintre Jean Hugo, arrière-petit-fils de l’écrivain Victor Hugo. Les deux hommes s’étaient rencontrés à la fin de la Première Guerre mondiale par l’intermédiaire de Valentine Gross, artiste et future épouse de Hugo, et nourrissaient une amitié soutenue.

Et dans la salle des Modernes et la salle attenante, ne ratez pas l’exceptionnelle Suite Vollard dédiée et inspirée par sa jeune maîtresse Marie-Thérèse Walter, à Picasso, et réalisée entre 1930 et 1937 dans l’intimité du château de  Boisgeloup, ainsi que d’autres gravures. L’ensemble fut donné par le diplomate Frédéric Sabatier d’Espeyran au musée Fabre.

Virginie MOREAU
vm.culture@gmail.com

 

Informations pratiques

> Musée Fabre – 39, boulevard Bonne Nouvelle
34000 Montpellier – Tel. : 04 67 14 83 00.

> L’exposition Picasso donner à voir est visible jusqu’au 23 septembre 2018, du mardi au dimanche, de 10h à 19h. Ouverture exceptionnelle le mercredi 15 août.

> Entrée plein tarif : 10 euros. Tarif réduit : 8 euros.

Visites guidées du mardi au dimanche à 11h00, 13h00 et 16h00 (plein tarif 13 euros / Pass : 10,50 euros / réduit : 9,50 euros).
Des visites et animations spéciales sont proposées. Renseignez-vous sur place !
> Visites pour le public aveugle et malvoyant le 12 septembre à 14h30 et pour le public sourd et malentendant le 15 septembre à 14h30 (tarif réduit : 9,50 euros). Inscription : 04 67 14 83 22 ou contact.museefabre@montpellier3m.fr

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