Taux d’intérêt : l’illusion de l’argent quasiment gratuit…

Dans la zone euro, les taux d’intérêt à court et long termes demeurent extrêmement bas, ce qui soutient à court terme le pouvoir d’achat et l’investis- sement. Mais une telle situation ne peut durer, car elle porte en germe de graves dangers pour l’économie… Eclairage.

Pendant des siècles les alchimistes cherchèrent à transmuter le plomb en or. Ce fut assurément un échec. Aujourd’hui, certains se persuadent qu’une économie peut fonctionner avec des taux d’intérêt très bas à toutes les échéances, ce qui revient à transmuter le loyer de l’argent en don. Ce sera assurément un échec. En effet, pour peu que l’on se souvienne encore qu’un taux d’intérêt est avant tout la rémunération de risques (insolvabilité, décalage temporel, inflation…), une économie capitaliste ne peut s’installer durablement dans un tel régime, sauf à admettre qu’une grave crise est passée par là… ou qu’un énorme tsunami économico-financier est à venir !

Des taux bas à toutes les échéances

Le principal taux directeur de la Banque centrale européenne (BCE) est égal à zéro depuis le mois de mars 2016. Et face au net ralentissement de la croissance dans la zone euro – même en Allemagne – et aux problèmes structurels de la zone, le président de la BCE, Mario Draghi (qui devrait être remplacé par Christine Lagarde, actuelle patronne du FMI), a annoncé que les taux de l’institution de Francfort ne devraient pas remonter avant la mi-2020. Par ailleurs, malgré cette politique monétaire très expansionniste, le taux d’inflation reste globalement faible, ce qui conduit les agents économiques à anticiper des taux d’intérêt faibles, toutes choses égales par ailleurs.

De surcroît, l’épargne très abondante au sein de la zone euro, une politique budgétaire plutôt restrictive et une politique monétaire accommodante, exercent une pression à la baisse sur les taux d’intérêt de long terme. Même les taux souverains demeurent globalement faibles dans la zone euro, ce qui solvabilise parfois artificiellement certains Etats dont les finances sont pourtant gravement déséquilibrées. Pour d’autres, vus comme des pays sûrs à l’instar de l’Allemagne et de la France, on arrive même à une situation absurde où les taux d’intérêt nominaux des obligations d’Etat à 10 ans deviennent négatifs, tant ces titres sont demandés. Ce qui revient à dire que les investisseurs acceptent de payer pour avoir le droit de prêter des fonds à l’Etat ! Dans ces conditions, il devient possible en France de s’endetter à 20 ans pour un achat immobilier avec un taux bien inférieur à 1 % !

Les banques en difficulté

Les banques de détail, dont le métier est a priori de faire de la transformation de ressources à court terme en crédits à long terme, sont très embarrassées par l’aplatissement de la courbe de taux d’intérêt qui réduit leurs marges. Elles qui n’arrivent déjà plus à renouer avec leur profitabilité d’avant crise, doivent désormais composer avec des crédits qui rapportent peu, des clients qui en renégocient les conditions, souvent au travers d’un courtier, un taux d’intérêt négatif sur les dépôts bancaires à la Banque Centrale (-0,40 %) et des actionnaires qui menacent de les quitter à chaque mauvaise nouvelle. D’où une extrême volatilité de leurs titres en Bourse.

Dès lors, des taux d’intérêt désespérément très bas les conduisent à réinventer leur métier, au moment où la concurrence des banques en ligne les oblige déjà à couper dans leurs effectifs et à restructurer leur réseau. Mais dans une zone euro où l’intermédiation bancaire domine encore largement le financement des entreprises, le risque est qu’à terme cette situation décourage l’offre de crédit et freine la croissance, à moins que les emprunteurs ne s’orientent vers un financement direct (désintermédié) de leurs investissements.

Des déséquilibres financiers

Bien entendu, les prix de l’immobilier vont continuer à être soutenus par des taux d’emprunt extrêmement faibles, ce qui peut conduire à la formation d’une bulle. Ou tout simplement à l’exclusion de nombreux ménages de l’accession à la propriété, d’autant que les salaires sont loin de suivre le mouvement. Plus généralement, les taux d’intérêt très bas et l’abondance de liquidités peuvent conduire à des déséquilibres financiers graves sur de nombreuses classes d’actifs, comme les obligations et même les actions non cotées (private equity).

Quant aux entreprises, les taux d’intérêt très bas réduisent la charge de leur dette et maintiennent ce faisant en vie certaines, pas toujours efficaces. Dans ces conditions d’emprunts, il n’est pas non plus certain que les investissements soient tous rentables, d’où une allocation potentiellement sous-optimale du capital qui pèsera sur les gains de productivité, et conséquemment sur la croissance.

En définitive, la situation actuelle est bien le symptôme d’une économie (européenne) malade, même si par un retournement ironique de l’histoire quelques docteurs Diafoirus persuadent désormais leurs patients que l’économie se porte bien…

Raphaël DIDIER

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