Comment sortir de la « fabrique » des erreurs économiques ?

Inefficacité de la lutte contre le chômage en France, autorités américaines qui ont laissé leur système bancaire pourrir au point de provoquer la crise économique mondiale de 2008… Comment de telles erreurs de politique économique se produisent-elles ? Passionnant décryptage par deux experts en politiques publiques.

« Décrypter des erreurs, comprendre comment et pourquoi des gouvernants se fourvoient et s’enferrent » : telle est l’ambition que se fixe l’ouvrage A qui la faute ? Comment éviter les erreurs économiques, publié chez Fayard et rédigé par Jean Pisani-Ferry, et Selma Mahfouz, respectivement commissaire général de France Stratégie, organe de réflexion rattaché au Premier ministre, et directrice de l’animation de la recherche, des études et des statistiques au ministère du Travail.
Trois exemples principaux illustrent la manière dont s’enchaînent des décisions publiques malheureuses : la gestion par les autorités américaines de la faillite de la banque Lehman Brothers, le 15 septembre 2008, laquelle a servi de déclencheur à la crise financière, la réaction européenne à cette même crise, et la politique publique française de lutte contre le chômage sur le long court. Les deux auteurs relatent ces trois épisodes du point de vue de la décision publique et en décryptent les mécanismes, avant d’exposer leurs propositions pour créer de meilleurs conditions à la prise de décision politique.
Aux Etats-Unis, la faillite de Lehman a constitué le point de départ de la panique qui engendrera une crise financière et économique mondiale, un choc comparable à la grande dépression des années 1930. « La laisser faire faillite, c’est bien – rétrospectivement – le pas qu’il ne fallait pas faire », commentent les deux auteurs. En septembre 2008, cela fait déjà un an que le système bancaire américain a été contaminé par les subprimes, crédits hypothécaires construits sur la base de créances irrécouvrables. Et les autorités américaines étaient déjà intervenues pour sauver d’autres banques de la faillite. Alors, pourquoi pas Lehman ? La compétence de l’équipe du secrétaire du Trésor, de la Réserve fédérale et de la Réserve fédérale de New York ne saurait être mise en cause, d’après les auteurs, qui rappellent que, cinq mois auparavant, cette même équipe avait mis sur pied un dispositif complexe afin de sauver de la faillite Bear Stearns, une autre banque d’investissement. Mais cette fois-ci, ils se heurtent à une hostilité croissante de l’opinion publique face à ce type d’opérations. Ils rencontrent aussi, peut-être, la tentation de « l’aléa moral » : en bref, laisser la banque couler enverrait un signal clair aux autres. Si c’est le cas, les décideurs ont sous-estimé l’impact de la faillite de cette banque. Mais pour expliquer leur action, les autorités responsables argumenteront qu’elles ne disposaient pas des moyens légaux nécessaires pour mener leur action, faute du soutien d’un Congrès majoritairement démocrate, peu soucieux de soutenir les Républicains au pouvoir. Or, « pour prévenir l’effondrement, il aurait fallu anticiper, et doter le Trésor des moyens juridiques d’une intervention proportionnée », analysent les auteurs. Au total, une succession d’événements malencontreux, peut-être une mauvaise appréciation de l’ampleur des risques, des dysfonctionnements politiques… « Nous n’avons pas fini de croiser ces trois figures de l’erreur », concluent les deux auteurs.

Quarante ans d’échecs contre le chômage

On en trouve aussi d’autres, dans le chapitre consacré à « la défaite face au chômage », en France. « Depuis quarante ans, tous les présidents et chefs de gouvernement se sont engagés à réduire le chômage », débutent les auteurs, rappelant que depuis 2012, une loi par trimestre a été votée dans ce domaine. Las, le taux de chômage est passé de moins de 3 % en 1975 à 10 % aujourd’hui. Comment expliquer cette absence de résultats ? Retraçant l’historique de la lutte contre ce fléau, l’ouvrage montre d’abord qu’elle est tributaire des analyses des théories économiques qui se succèdent, dans un premier temps déconcertées par la nouveauté constituée par la stagflation qui suit le choc pétrolier de 1974. Ainsi, c’est à partir des années 90 seulement que se diffuse, parmi les économistes, l’idée que le niveau du Smic représenterait un frein à l’embauche, engendrant des politiques publiques en ce sens. « Pour la période 1974-1990 (…) l’analyse économique fournissait peu de clés aux décideurs (…) L’explication par l’ignorance n’est cependant aujourd’hui guère plus convaincante. Les responsables publics disposent d’un appareillage analytique fourni, et surtout, ils ont sous les yeux de multiples exemples de réussite », analyse l’ouvrage.
L’échec des politiques contre le chômage résulterait-il alors d’un « choix collectif implicite » qui opterait pour la sécurité du salariat ou le repos le dimanche, au détriment de l’emploi ? Une explication un peu « courte », jugent les auteurs, qui mettent en avant d’autres problèmes, dont « l’ampleur des désaccords sur les causes du chômage » : il demeure difficile de créer un consensus sur le diagnostic, donc sur les solutions à mettre en œuvre, comme l’ont montré les débats houleux autour de la loi Travail. Autre difficulté constatée : l’« incapacité à faire la preuve que les solutions existent », engendrée par la complexité à mettre en œuvre des réformes, et au fait que les « plans de bataille ne sont bien souvent mis en œuvre qu’en partie ». Or, une réforme partielle peut être inefficace, voire contre-productive…
Bref, au final, la « manière brouillonne » dont a été abordée la lutte contre le chômage a fait pis qu’être inefficace. Elle a entamé la crédibilité même d’une politique contre le chômage… Quels que soient les exemples, une véritable « fabrique des erreurs » produit ces décisions politiques erronées, fruits d’une gestion des risques défaillante, de paris hasardeux sur l’avenir, de difficultés à gérer la temporalité des réformes vis-à-vis des échéances politiques, ou encore d’une prise en compte insuffisante des effets d’une réforme par rapport à la globalité d’une situation. La liste est longue de ces ressorts aux conséquences funestes, pour lesquels les auteurs proposent des remèdes. A quelques mois de l’élection présidentielle, l’ouvrage affirme son ambition « d’inviter à la lucidité ».

Anne DAUBREE

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