Attentats du Bataclan : la 2e semaine de procès vue de l'intérieur par Me Catherine Szwarc

Le procès des auteurs présumés des attentats du 13 novembre 2015 se tient actuellement à la cour d'assises spéciale de Paris. L'avocate montpelliéraine Me Catherine Szwarc, qui représente des victimes, livre sa vision personnelle de la deuxième semaine du procès…

Chronique du Vendredi 13, numéro 2 (semaine 2)

Le train de 5 heures m’arrache à la belle et douce Montpellier.

Comme dans un film d’horreur

Un film projette en salle d’audience trois supporters du Bayern de Munich.
21h05
Marche à pas longs, décontractés, vers les portes du stade de France. A partir de ce moment précis, vendredi 13 novembre 2015, toutes les cinq minutes, le sang de Paris coulera sous les assauts de neuf bombes humaines.
21h16 : Ahmad El Mohammad explose porte D. Sa folie meurtrière emporte le pauvre Manuel Colado Dias, qui buvait tranquillement un café après avoir conduit des supporters.
21h20 : Mohammad Almahmad explose et s’éparpille porte H.
Au même moment, le « groupe Omar » (Abdelhamid Abaaoud, Chakib Akrouh et Brahim Abdeslam) fusille Paris.
21h24 : 13 morts, des dizaines de blessés au bar le Carillon et au restaurant le Petit Cambodge.
21h26 : 5 morts, des dizaines de blessés au café la Bonne Bière et au restaurant Casa Nostra.
21h36 : 21 morts, des dizaines de blessés au restaurant la Belle Equipe.
21h41 : Ibrahim Abdeslam explose au restaurant Comptoir Voltaire. Les deux autres s’enfuient.
21h47 : le Bataclan, rempli de 1 500 amoureux de rock, est fusillé par le « groupe français » (Samy Amimour, Foued Mohamed Aggad et Ismaël Omar Mostefaï). 90 morts, plusieurs centaines de blessés.
21h53 : au stade de France, La troisième bombe humaine du « groupe Irakien » Bilala Hadfi se dirige vers la porte G, hésite et choisi le MacDo, refuge de plusieurs personnes après les deux premières explosions.
Le match, commencé à 21h15, se jouera jusqu’à la fin.
22h14 : les deux mitrailleurs du commando des terrasses sautent au-dessus de la barrière de la station de métro Croix de Chavaux. Ligne 9. Sur la vidéo diffusée sur l’écran de la salle d’audience, ce sont des passagers des lignes sous-terraines de mon quotidien. Capuchés d’un sweet-shirt, survêtement et chaussures de sport. Ils sont sereins. Des voyageurs sans soucis. Ils venaient d’assassiner 39 hommes, femmes, d’en blesser une centaine. Leurs complices poursuivaient le carnage dans le Bataclan.
Ils ne savaient pas que le 18 novembre 2015, ils mourraient eux aussi dans l’appartement de Jawad Bendaoud.

Une organisation bien huilée

Nous suivons ainsi le parcours des terroristes exposé par le carré, symétrique, et ordonné commissaire de la SDAT. Enquête « totale » et « internationale » contre « ampleur « et « sophistication » des attentats. Les véhicules laissés sur place. Loués en Belgique. Géolocalisés. Les contrats de location dans la boite à gants. Des GPS avec les adresses. Des traces d’ADN. Les documents d’identité de Brahim Abdeslam. Un téléphone dans une poubelle. La ceinture explosive défectueuse sur une barrière. L’ordinateur avec les fichiers. Il décline la préparation minutieuse. L’arrivée des commandos de Syrie. La location des planques. Les lignes dédiées. 9 gilets explosifs. 6 fusils d’assaut. 5 couteaux de boucher avec lame de 30 centimètres.

Il conclut en chiffres. 1 700 appels sur la ligne verte. 8 000 fiches de renseignement. 4 000 scellés. 5 338 procès-verbaux établis en 11 jours. Des mliliers d’auditions. D’exécutions de commissions rogatoires. Cinq ans d’enquête. Le lendemain, dans une douce rondeur débordant d’humanité, la juge d’instruction belge est intarissable. Elle s’est assise confortablement devant le micro, et là…j’ai compris que je ne sortirais pas de la salle d’audience avant 21h, au mieux… Revue des lignes téléphoniques belges. Des voyages en Syrie des kamikazes. Le bar les Béguines à Molenbeeck, propriété des frères Abdeslam. Entre amis, dans l’arrière-salle, ils projetaient des vidéos. Les « exploits » d’Abdelhamid Abaaoud, des têtes de « mécréants » accrochées à son pick-up… Le pilote jordanien brûlé vif dans une cage, sur laquelle on reconnaîtrait l’un des accusés (Omar Krayem)…Il est question de l’attentat du Thalys, de l’aéroport de Zaventen, du réseau de faux documents « Catalogue »…
Finalement, elle reviendra.

Les enquêteurs défilent

Chacun sa scène de crime. Stade de France. Petit Cambodge. Carillon.La Bonne Bière. Casa Nostra. Comptoir Voltaire. Bataclan. Ils déposent, accrochés à la barre de la salle d’audience, sous anonymat ou pas. On admire le courage exemplaire dont ils ont dû s’armer pour accomplir leur travail. Enfouir leur humanité au plus profond d’eux. La cadenasser. Ne pas être submergés. Supporter les téléphones qui s’agitent, carillonnent, vibrent dans les poches des corps morts, sur le sol détrempé écarlate.


21h30 : Passage des contrôles pour sortir du palais. Rejoindre le métro. Arrêt Franklin Roosevelt. Couper cette semaine pour respirer Paris. Le voilà ! L’arc de triomphe emballé. Magnifique œuvre d’art de l’artiste décédé Christo. Il est tard. Quelques efforts pour boire un peu de cette culture française qui autorise l’art et crée le débat.

La magie n’opère pas. L’image des accusés installés par ordre alphabétique dans les deux box, les flots d’émotions. Tout est là sur les Champs Élysées. Je ferme les yeux.

Une extrême violence

Un film muet remplit la cour d’assises. L’enquêteur nous a prévenus : « Ce que vous allez voir est d’une extrême violence ». Les caméras de surveillance parisiennes n’ont rien raté.

On est devant le bar la Bonne Bière. Accrochés à nos sièges. Préparés au pire. Tête baissée pour traverser le mur de l’horreur. La terrasse est animée de discussions, de rires, de boissons. Les terroristes surgissent en noir et blanc sur le grand écran de la salle d’audience. Kalashnikov à la main. Les corps giclent, se tordent, s’effondrent dans des mouvements aveugles et saccadés. Tables, verres, vitrines explosent. Un véhicule vide apparaît sur l’écran, avance lentement, butte contre le trottoir, et rebondit. Un passant s’enfuit.

Puis on est à l’intérieur de la pizzéria Casanostra. La caméra de l’établissement a capturé l’image du terroriste. Tirs en continu, en noir et blanc. Pointe l’arme vers le sol. Vise sa proie. Une éternité et rien… Il fait demi-tour et part. Un miracle à la chevelure blonde se lève et court loin.

Un enquêteur étouffe un sanglot. Il était vissé à son professionnalisme pour garder sa raison. Accomplir les actes que l’on attend de lui : constater, recueillir les traces et indices, dans le sang, les os, les dents, les chairs, les corps enchevêtrés, déchiquetés par les balles, figés par la mort. Les difficultés d’identification des corps sans visage. Certains traversés par 12 balles, ou 16 balles, ou 32 balles de rage meurtrière.

Certains portent encore en eux les séquelles des erreurs. Culpabilité douloureuse, palpable. Réminiscence des larmes et les cris des parents, découvrant un corps qui n’est pas celui de leur enfant. Chacun a fait de son mieux.

L’attaque du Bataclan enregistrée par un dictaphone

Reprise d’audience. Dans le Bataclan, pas de caméra de surveillance. Un dictaphone Olympus se trouvait là, en mode enregistrement. Le concert puis l’attaque. L’idée d’un spectateur de garder un souvenir en bravant l’interdit. Le cauchemar y sera gravé et placé sous scellés. La chanson Kiss of devil commence et on entend 36 secondes de rafales, puis coup par coup puis rafale. L’enquêteur arrête la diffusion. Il répète quelques invectives et ordres des terroristes. « Debout ! Assis ! Je t’avais dit de te lever! » Coup de feu ! Coup de feu ! Coup de feu ! Des exécutions. Les crânes explosent. Les corps s’empilent. L’enquêteur ne diffusera pas les 2h30 d’enregistrement au cours desquels les amoureux de rock mouraient dans les hurlements des terroristes.

Les photos de l’après, projetées, témoignent de la panique. Des traces de tentative de fuite de certains. Chasse de toilettes arrachée, faux plafond crevé, laine de verre tirée. Regagner les combles, passer par les toits, s’entasser dans les toilettes, dans des placards, trouver un trou pour se cacher, atteindre une sortie de secours.
Sous la lumière puissante et glaciale des spots de la salle de spectacle, des corps emmêlés, des morceaux d’humains, d’os, le sang, ne laissant plus percevoir la couleur du sol. Et puis les corps des terroristes éparpillés qu’il fallait reconstituer.

L’enquêteur, très ému, explique ses constatations. Et encore les problèmes d’identification. Il se défend un peu. Son métier, ce n’est pas l’identification. Douloureux constat d’impuissance. Il est intervenu à partir de 5h du matin après les secours, après le raid. Bien sûr, il a fait ce qu’il a pu, et même au-delà. Il aurait voulu faire plus, mieux, plus vite…

J’entends la souffrance de ces enquêteurs, hommes de terrains, directement confrontés à la mort en masse. Il y a ceux qui viennent à l’audience. Mais il y a aussi tout les autres. J’espère qu’ils ont bénéficié d’une prise en charge psychique à la hauteur de ce traumatisme perceptible et actuel. Ils ne doivent pas être les oubliés comme tout les primo-intervenants. Ecartelés entre les demandes des proches et les ordres de leur hiérarchie.

A la suspension, une victime m’interpelle. “Je n’ai jamais récupéré mes affaires. Je n’arrive pas à savoir où elles sont!” Elle est perdue… Elle n’a même pas trente ans. “Ils ne montrent rien ! C’est horrible ce qu’on a vécu. Vous ne pouvez pas vous rendre compte… Il faut que dans le box, ils comprennent. Il faut que la Cour comprenne”…Sentiment de frustration . Peur de ne pas être comprise et entendue. Peur de ne pas obtenir justice. Une telle horreur, aucun mot, aucune image, aucun son ne peut la restituer.

Retour à Montpellier

Je repars à Montpellier. Me lover dans l’accent du Sud, réconfortant. Les sons et les images en tête. Le violon retrouvé dans son étui sur une chaise de la Bonne Bière. Le violoniste n’est plus. L’image de cette jeune femme morte, accrochée à sa valise. Pour son voyage sans retour. D’autres tenant leur sac à main.

L’homme tué par une balle entrée par sa fenêtre au premier étage, découvert le lendemain par des sapeurs-pompiers. On n’avait plus de nouvelles. Il est nommé de façon horrible « victime collatérale ». Il s’appelait Stéphane.

Le lendemain aussi, un autre Stéphane est découvert, laissé sous une couverture de survie dans le local administratif du Bataclan. Et la fosse du Bataclan devenue commune pour un temps…C’est dans cette fosse que les victimes que nous représentons, avec Claude, se trouvaient.

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