Cécile Couraud, une femme engagée dans le collectif et l’environnemental (vidéo)

Réalisatrice de films documentaires, elle a posé ses bagages à Pézenas avec un projet de ressourcerie collaborative qui aura mis trois années à éclore. Un projet qui répond aux besoins croisés sociaux et environnementaux, loin des modèles imposés.

Pouvez-vous vous présenter et évoquer votre parcours ?

« Je suis actuellement gérante et directrice du Re’n’art, lieu coopératif et culturel en circuit court à Pézenas, organisé autour d’une ressourcerie (vente de biens d’occasion), d’un petit restaurant dont les légumes viennent de notre potager et d’un pôle événementiel avec des ateliers de transfert de compétences, de réparation…

Avant de monter ce lieu – ce qui a pris trois années –, j’étais réalisatrice de films documentaires, notamment sur l’environnement et la question des déchets, mais également sur l’humain. Pour moi, il est artificiel et antiproductif de séparer l’environnement de l’humain. »

Quel a été votre moteur dans le projet du Re’n’Art ?

« Si j’avais envisagé et visualisé tout le travail que ça allait représenter, peut-être que je ne l’aurais pas fait ! En général, c’est pour cela que j’arrive au bout de mes projets : je fais, et ensuite, je réalise ! Créer du lien pour apporter ma pierre à l’édifice et tenter d’apporter une solution pour un mieux-être global… Il faut relier, créer des passerelles entre des mondes qui ne se côtoient pas habituellement.
J’ai constaté le décalage qu’il y avait entre le domaine artistique et le domaine environnemental de par mes réalisations. Dans les sphères militantes, vous avez les militants écolos et les militants humanistes du social. Ça m’avait marquée en faisant un film pour l’ANRU – agence nationale pour le renouvellement urbain – sur une ZUP : on est dans un monde complètement scindé.
Il faut créer des passerelles. Tout n’est pas noir ou blanc ; il y a des nuances de gris. Je voulais essayer de créer un lieu qui soit autour du « faire », parce qu’on est beaucoup dans l’intellect. Aujourd’hui, concrètement, si vous voulez rencontrer du monde quand vous êtes sorti des parcours scolaires et que vous ne travaillez pas, où est-ce que vous allez ? Vous allez au bar. Se rencontrer autour d’un verre, c’est sympa, mais pour moi c’est limité. Je voulais créer un lieu où les gens prennent plaisir à être ensemble et apprennent à faire des choses ensemble.
Parce qu’aujourd’hui on ne fait plus grand-chose nous-mêmes,et on a l’impression que le comble du luxe et de l’oisiveté, c’est de n’avoir rien à faire et d’être sur son canapé devant la télé. Mais on voit bien que ça ne fonctionne pas, car il y a un mal-être assez présent. »

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Est-ce que certains modèles féminins vous ont portée ?

« Au niveau des films, Agnès Varda, c’était vraiment mon mentor. J’ai des modèles de réalisatrices comme Marie-Monique Robin, et évidemment j’admire des femmes qui ont soulevé des montagnes comme Simone Weil. J’admire aussi Helen Keller, une jeune Américaine non-voyante et sourde, et sa tutrice, qui a réussi à lui faire reprendre contact avec le monde. C’est ce genre de personnages qui me motive énormément et me stimule, et me dit que le rêve, on a tort de penser que c’est inaccessible.
Avoir son rêve sur un poster détaché, bien inaccessible de nous, je pense que c’est une erreur ; c’est nous qui le rendons inaccessible. Je l’enseignais en atelier vidéo. »

Avez-vous rencontré des freins, en tant que femme porteuse de projet, dans vos ambitions professionnelles?

« C’est évident oui. Même si, pour ne pas être que sur le négatif, on apprend aussi à utiliser ses faiblesses, qui, je pense, doivent être considérées comme une force. D’ailleurs, vous parliez de modèle tout à l’heure. Justement, mes antimodèles, ce sont les femmes politiques, qui ne font que reproduire le modèle patriarcal, le modèle masculin, et utiliser les mêmes « armes ».
Je pense qu’on doit utiliser la sensibilité féminine pour faire passer des choses d’une autre manière, le faire différemment des hommes. J’ai conduit le chantier de rénovation du Re’n’Art ; c’est clair que c’était un frein d’être une femme… On m’a escroquée, il y a eu des abus, Une fois, j’ai été obligée de me faire accompagner du maître d’œuvre pour taper un peu du poing sur la table. Mais il y aussi une autre femme très forte dans l’équipe, Marie. A deux, nous nous sommes énormément épaulées ; on a renvoyé ceux qui n’étaient pas respectueux. Il est vrai qu’au départ, je n’étais pas prise au sérieux, notamment parce que j’étais une « minette » comme ils disent, et qu’en plus je ne suis pas costaud physiquement ; j’avais les mêmes réflexions pour mes films. Dans mon premier film sur les déchets, j’ai attaqué assez fort les lobbies. Je me souviendrai toujours qu’une personne du public, quand il m’a rencontrée, ne croyait pas que c’était moi qui avais fait le film. « Déjà que vous êtes une femme, mais je m’attendais au moins à quelqu’un de costaud, pas à un petit machin », a-t-il dit. C’est drôle en fait, parce qu’il n’y a pas besoin d’être un homme ou d’être grand et fort pour avoir de la force. Mais c’est sûr que ça ne rend pas les choses faciles avec toutle monde ; on est quand même encore dans un monde assez patriarcal. En plus c’est vrai qu’en tant que femme, je vais donner de l’importance à mon enfant ; ça n’a pas été évident à négocier. »

Comment arrivez-vous à concilier vos vies de femme, familiale et professionnelle ?

« C’est clair que pendant les deux premières années du projet, ma vie de famille a pris cher et mon fils aussi. Ça été compliqué, c’était un enfant en bas âge. Si c’était à refaire, je pense je le referais différemment. On demande beaucoup aux porteurs de projets – femmes ou hommes. Pendant deux ans, tout a été complètement absorbé par le Re’n’art. Aujourd’hui, je ne le regrette pas, parce que le Re’n’art existe et que tous les gens qui y viennent sont contents et souriants. Je suis heureuse d’avoir un métier passion.
Maintenant qu’on a ouvert les portes – même si évidemment on sait très bien que les trois premières années d’une entreprise sont très compliquées, et encore plus avec le contexte sanitaire – j’essaie d’équilibrer un petit peu plus. Je m’interdis maintenant de travailler après une certaine heure le soir et le wee-kend. Je me rends compte que cet équilibre-là est très important. Ma vie de femme n’a pas eu beaucoup de place pendant un certain moment, mais maintenant ça commence à aller mieux. »

Quelle est votre journée type au Re’n’Art ? Quel est votre rythme de travail ?

« C’est ça que j’adore au Re’n’art : il n’y a pas de journée type ! Même s’il est vraiment détaché de moi, le projet aujourd’hui est encore un petit peu à mon image, forcément. Donc ça part un peu dans tous les sens, c’est assez éclectique et c’est ça que j’aime. Mais on essaie de structurer. J’essaie quand même maintenant de démarrer un rythme de télétravail sur une ou deux journées pour avoir de nouveau le temps de prendre de la distance par rapport au projet et de travailler vraiment sur toutes mes fonctions de gérante.
Une journée au Re’n’Art commence par un petit brief avec le responsable vente et le technicien, la personne en charge de l’administratif. Je gère une masse de mails, et on a régulièrement des réunions de pôles (ressourcerie / friperie / bistrot / potager / événementiel / technique / administratif) avec les bénévoles et les salariés.
C’est surtout énormément de rendez-vous partenaires, mais aussi de la convivialité avec les bénévoles – on en a une quarantaine – et beaucoup de coordination, même si j’aimerais arriver à me dégager de ça de façon pérenne, mais on n’y est pas encore. Dès que je peux, je fais des dossiers de demandes de financement. »

Que pensez-vous apporter au Re’n’Art ?

« Je suis une boite à idées ! J’apprends vraiment à bien garder ma place d’auteur et justement à ne pas être trop sur l’opérationnel, parce ça me permet de garder mes distances. Comme j’ai énormément d’idées, je vois en général ce qu’il faut améliorer. J’apporte du développement, du brassage, je vais mettre en place des partenariats, des chantiers écoles.
J’apporte énormément de projets au Re’n’Art. Au début, quand on venait d’ouvrir les portes, quand je disais à l’équipe que j’avais une idée, ils me disaient « Tais-toi ! » (rires), parce que derrière l’idée, il y a toujours de la mise en œuvre.
On me dit que j’apporte une certaine énergie, parce que j’ai vraiment la vision en tête. Le Re’n’Art, je le vois dans dix ans. Depuis le départ, il m’a d’ailleurs été compliqué de ronger mon frein pendant les trois années de portage de projet.
Je pense que j’apporte au niveau des relations publiques. J’ai une certaine plume et je suis un petit peu calée à force de rechercher de financements. J’apporte un réseau de compétences croisées. Je ne suis experte en rien, mais je connais un peu tout, parce que tout m’intéresse Je m’ennuie vite, donc il faut toujours que ça fourmille. Je connais des réseaux divers, je n’appartiens pas à un réseau en particulier. C’est intéressant puisqu’on veut absolument rester un lieu ouvert. On ne veut pas être un lieu qui appartient à une seule catégorie sociale, à une seule génération. C’est aussi pour cela qu’il y a cet aspect pluridisciplinaire. »

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Avez-vous des projets à venir, des ambitions ?

« Mon rêve est très simple pour le Re’n’Art ; c’est que l’on soit viable économiquement et que l’on prouve – car il y a quand même beaucoup de gens qui sont encore très dubitatifs sur la viabilité de notre modèle économique – qu’un modèle économique humain est viable.
Je préfère éviter le terme d’ESS, qui est assez général, mais c’est le challenge, on le voit très bien au quotidien : articuler l’économique et l’humain. Entreprise sociale innovante, c’est sympa sur le papier, mais dans les faits, ce n’est pas si évident. Je pense que d’ici deux ou trois ans, on verra si ça peut fonctionner.
Mon autre espoir est d’arriver à traiter l’occasion comme du neuf. Mon ambition est environnementale aussi : parvenir à casser ce tabou qu’il y a autour de l’occasion, arriver à développer beaucoup plus de techniques d’approche environnementale.
On a mis aussi en place des toilettes innovantes, écologiques, à lombricompost. Là aussi on se heurte à un tabou : le tabou du corps. J’aimerai bien que ça avance à ce niveau-là. Et enfin, mon dernier rêve serait que l’on arrive à avancer économiquement tout en gardant la même équipe.
On sait très bien que le coopératif, le collaboratif, le collectif – en tout cas je l’ai appris dans cette expérience de trois ans – n’est pas évident. Cela demande beaucoup de discussions, de compromis et de la recherche, car on se considère comme un laboratoire d’expérimentation et ce n’est pas faux. Il faut chercher des modèles.
La grande question que je me pose est qu’évidemment si on réussit, ça veut dire qu’on se développe et donc qu’on devient plus gros : on a plus de bénévoles, plus de salariés. Or on sait que ça va à l’encontre de l’humain… Comment allons-nous faire face à ça, rester cool, intimiste, tout en ayant une assez grosse équipe ? Parce qu’on on en a besoin pour développer le lieu. Aujourd’hui, si on en avait les moyens, on pourrait facilement occuper 10 ETP. Ce n’est pas le cas, voilà pourquoi on a vraiment besoin de bénévoles.
C’est très important d’avoir des bénévoles en complément des salariés, parce que ça apporte une autre énergie. Mais du coup, une autre question se pose : bénévolat et salariat au sein d’une entreprise sont-ils compatibles ? Ce n’est pas si simple. Le salarié dans le cadre de son travail, le bénévole qui vient pour aider mais aussi pour passer du bon temps… On est sur des agendas assez différents ! Si nous parvenons à relever tous ces challenges,
je serai très heureuse. »

Quel est votre conseil de femme aux jeunes générations qui vous suivent ?

« D’avoir confiance en elles, de ne pas chercher à faire comme les autres. J’ai une pensée pour une coach en accompagnement ESS qui a dit très justement : « Il n’y a pas une seule manière d’être gérante ; il y a des tas de manières différentes ».
J’encourage les jeunes générations à assumer qui elles sont, à accepter leur originalité et à chercher leur modèle sans se laisser influencer. »

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