Attentats du Bataclan : la 3e semaine de procès vue de l'intérieur par Me Catherine Szwarc

Le procès des auteurs présumés des attentats du 13 novembre 2015 se tient actuellement à la cour d'assises spéciale de Paris. L'avocate montpelliéraine Me Catherine Szwarc, qui représente des victimes, livre sa vision personnelle de la troisième semaine du procès…

Les Cévenoles ont eu raison de ma ligne de train. Fini le TGV Montpellier-Paris en 3h30 ! Rejoindre la gare Sud de France à 5 heures du matin. Errer dans des couloirs vides.

J’arrive toujours tôt devant le palais. J’y retrouve la longue barbe grise de Philippe. Protégé par son cordon rouge, il vient à chaque audience. Ecouter, observer, comprendre, sans forcément s’exprimer. La lueur de ses yeux a survécu aux attaques meurtrières.

Certaines parties civiles viennent ainsi au quotidien. Peut être dans l’espoir de retrouver la partie d’eux-mêmes restée dans l’attentat. D’autres vivent le procès à domicile, derrière la web radio, système innovant mis en place par la cour d’assises. Beaucoup fuient le procès et laissent leurs avocats s’occuper de tout. Certaines viendront déposer. Et Il y a toutes les autres. Toutes les victimes non constituées. Chacune est singulière. Leur lien s’est d’abord construit autour des lieux. Il s’est ensuite resserré par le vécu commun de l’attentat. Une souffrance partagée, une compréhension, une empathie, et un respect réciproque.

Drames en série

L’audience reprend sur la terrasse de La Belle Équipe. Une enseigne à l’image du lieu. Une équipe ! Des liens forts. Ce soir là, c’était la fête. L’anniversaire d’Hodda, la directrice. Une photographie des 13 victimes fusillées allongées au sol sous des draps colorés est projetée en 4 par 3.

Puis le film de l’entrée d’Ibrahim Abdeslam dans le Comptoir Voltaire. Capturé en noir et blanc par la caméra de l’établissement. Un visage jeune. Sans expression particulière. Il avance entre les tables. Il explose en mille morceaux. Des personnes s’effondrent. Je regarde rapidement son frère dans le box. Je ne perçois rien. Ses yeux sont fixes. Il est peut-être fier de son frère.

Chaque jour, je m’assois à la même place, au premier rang. En face, 14 accusés, près de 40 avocats, la crème des avocats. Certains ont gagné le concours d’éloquence organisé à Paris. Il y a l’excellent Christian Saint-Palais, adversaire redoutable dans le procès des attentats de janvier 2015 et dans l’affaire du Médiator. Du côté des 2 250 parties civiles constituées à ce jour, près de 400 avocats. A mes côtés, ceux qui partageaient mon banc dans le procès des attentats de janvier 2015. Samia Maktouf, le soleil dans la peau, un doux accent oriental. Mehana Mouhou, philosophe, délicat et bienveillant. Mais aussi, une découverte, Didier Seban, crépitant d’intelligence, toujours pertinent.

Des actes de bravoure

Trois commissaires se succèdent. Loin du dossier papier. Ils viennent poser leurs tripes à la barre. Emaillant leur récit d’actes de bravoure accomplis face au danger. Pistolets automatiques contre Kalashnikov. Sens de la vie contre le goût de la mort.

Au-delà des ordres, des protocoles, des procédures, des risques, sauver des vies est l’impérium. Le seul guide du commissaire de la BAC ce soir-là. Prise de service à 21h25. Il doit se rendre au stade de France. Des annonces fusent sur les ondes : fusillade à Bichat, fusillade à la Fontaine au Roi. Il bifurque, direction le cœur de Paris, pile devant le Bataclan. 1 500 personnes sous les rafales. Les militaires de la force sentinelle immobiles en attente d’ordres qui ne viendront pas. Lui agit. Passer la porte d’entrée de la salle de concert. Un aller sans retour ? Une masse arrive sur lui comme un animal à 20 têtes et 40 jambes, le visage de terreur d’une femme en proue ; ce sont des survivants. Par l’encoignure de la porte, il perçoit un homme armé d’un fusil d’assaut à l’étage.
Dans une simplicité toute naturelle, il partage ce vécu. Son coéquipier est avec lui. Ils progressent à l’intérieur. Radio éteinte. Un lourd silence épais et moite. Des corps entremêlés dans la fosse, entassés par endroits sur un mètre de haut. Le goût âpre de la poudre. L’odeur aigre du sang . « Comment en si peu de temps ont-ils pu tuer tout le monde? ».

A 25 mètres d’eux, un homme, mains sur la tête, commence à s’agenouiller aux pieds du terroriste qui le tient en joue. Peut-être le seul survivant. Le commissaire inspire. Prend appui sur un rebord. Stabilise son pistolet automatique. Vise précisément le corps. Ajuste. Tire. Six balles sortent des deux pistolets. Le terroriste vacille. Son gilet explose. Une pluie de confettis de chair et de sang recouvre la scène. La jambe droite encore chaussée s’envole sur un plot à gauche de la salle, la tête roule à droite de la scène. Un bras, une main, un doigt s’éparpillent ici et là. L’otage, lui, est sauf.

Une description sans emphase. Son retrait en arrière. Des mains ensanglantées apparaissent entre les battants de la porte. Attraper ces mains et extraire des blessés. Aller chercher un petit garçon de 5 ans apeuré sous les corps de ses parents. Sa fierté d’avoir ramené ses hommes vivants. Mais aussi, passant presque inaperçue, son impossibilité désormais de sortir sans son arme de service. Ce n’est certainement plus le même homme. Il est aussi partie civile et a bénéficié d’un statut dérogatoire pour déposer sous anonymat. Le commissaire et son équipier ont sauvé de nombreuses vies. Leur désobéissance, leur sang-froid, leur courage et leur professionnalisme leur vaudront la Légion d’honneur.

Au premier, dans une petite pièce au bout d’un couloir, 50 otages, 2 terroristes, 2 gilets explosifs et 2 Kalashnikov. Un otage avait crié un numéro de téléphone pour le “chef de la police”. Les terroristes voulaient un appel. La BRI arrive sur place, prend la direction des opérations. Ils ne savent pas qu’en bas, il n’y a que des victimes. Ils n’ont pas le numéro d’appel de l’otage. Ils n’ont pas les plans du Bataclan.

Sécurisation du bas. Un terroriste pourrait se glisser parmi les victimes. Puis arracher un plan sécurité incendie collé au mur. Aller à l’étage. Etablir le contact avec les terroristes. Mettre en œuvre des négociations. Les allers-retours, les tergiversations, les hésitations.

Plus de deux heures plus tard, le préfet de Paris ordonne l’assaut. Il est minuit dix-huit. Il faut alors composer la colonne. Les hommes de l’avant face à des armes de guerre engagent leur vie. Ils le savent et pourtant, aucune hésitation. Chacun accepte sa position. Contre l’usage, le commissaire lui-même entre dans la colonne, avec ses hommes. Ils avancent, derrière le bouclier de 1,80 m de hauteur. Ils ont enfoncé la porte. En tête, le policier trébuche. Le bouclier tombe. Il continue face aux terroristes. Le courage chevillé au coeur. Un terroriste est neutralisé. L’autre explose. Pour protéger la sortie des otages, un policier se couche sur la ceinture explosive encore intacte du deuxième terroriste.

Tous ces hommes, anonymes, souvent pères de famille, ont risqué leur vie pour accomplir leur mission. Alors bien sûr le délai fut long, atroce pour les victimes. Certaines se vident de leur sang, d’autres s’enfoncent dans une panique silencieuse. Chaque minute est une blessure supplémentaire.

Le commissaire de la BRI finit son intervention sous une mitraille de questions. Lenteur de l’intervention, inutilité des négociations, manque de coordination entre les services. Est-ce qu’ils auraient pu mieux faire ? Dans le “brouillard de la guerre” exprimé par notre confrère Thibault de Montbrial, personne n’avait de vision globale et personne ne comprenait ce qu’il se passait. La résultat est là : les 50 otages sont vivants. Alors, merci, au nom des victimes que nous représentons et dont une a été transportée par trois policiers vers le point de tri des urgences.

L’audience a pris l’habitude de se prolonger après 20h. Paris brille sous les lumières. Ce matin, les bancs des avocats côté parties civiles sont clairsemés. Les journalistes aussi ont déserté la Salle des Pas perdus. Les experts n’attirent pas les foules.

Des gilets explosifs au système basique

Sur l’écran, le schéma des gilets explosifs. Un système “basique” avec des éléments vendus dans le commerce du coin pour un prix modique. L’allumage : un bouton-poussoir. La source d’énergie : une pile de 9 volts. L’initiateur, l’explosif : le TATP (mélange d’eau oxygénée, d’acétone et d’acide tel du citron) placé dans des poches en plastique de style sacs poubelles. La mitraille : des écrous de 6 mm. Le tout placé dans un gilet et scotché.

Les complexités de la médecine légale

Puis l’expert ADN. Il pèse lourd sur les charges retenues contre les accusés.
L’image d’un cadavre projetée par le médecin légiste sur l’écran de manière inattendue secoue la salle. L’avocat voulait juste la confirmation que son client n’avait pas été torturé. Manifestement, pour le professeur Ludes, éminent scientifique, les images parlent mieux que les mots. Il projette le crâne, la colonne, le visage de face, la tête de profil. Les yeux clos, le teint blême d’un enfant malade, ce jeune homme sans vie semble endormi. Ce professeur est le directeur de l’institut médico-legal. Les cadavres, les autopsies, son quotidien ont effacé le filtre. Il a du répondre des maladresses commises. On en a un exemple. La présentation d’un corps pour un autre devant des parents écrasés de douleur et d’incompréhension. La vitre qui sépare et éloigne les familles et leur défunt. La non-restitution d’un corps dans des délais raisonnables. Le temps de présentation des corps parfois réduits à quelques minutes. L’impossibilité de voir les corps non identifiés pour les parents à la recherche de leur enfant. Lola a été recherchée 7 jours par ses parents. Il essuie les griefs des parties civiles encore meurtries par l’inhumanité rencontrée.

Le temps de recherche d’un proche est rempli d’un mélange d’angoisse, d’espoir, de peur, de tristesse et de douleur. Ce fardeau nous a été confié par les parents et le frère de Daniel. Sans nouvelleq de lui suite à sa soirée au Bataclan, sans réponse à leurs questions, un Numéro vert sonnant dans le vide, ils ont parcouru les hôpitaux de Paris. Deux jours et deux nuits d’éternité, peuplés d’images, de mort et de prières.

A l’évocation de Lola, la commissaire chargée de l’atelier Victimes de la sous-direction de la police judiciaire, interface avec les familles, est submergée par l’émotion. Cette charge émotionnelle tranche avec son entrée en matière où elle a détaillé les méandres de l’Instruction interministérielle du 12 novembre 2015 relative à la prise en charge des victimes d’actes de terrorisme (la veille des attentats).

Il était, par ailleurs, question de “gestion” des victimes, des “chiffres” : les morts, les blessés, les “impliqués”. A mon sens, le terme “impliqués” désigne les auteurs et non les victimes. Pour elle, il s’agissait des victimes non blessées physiquement. La blessure psychique est certes invisible, mais elle existe. Reconnue en jurisprudence et en médecine comme génératrice de lourds handicaps chez les victimes souvent culpabilisées. L’émotion ramène l’humanité et une forme de bon-sens.

Des chants incitant au crime

Les captations sonores et les vidéos s’emparent à leur tour de la salle d’audience. Avant les attentats, des Anasheed pour donner aux terroristes du cœur à l’ouvrage. Ces chants “religieux” envahissent l’espace sonore et s’imposent à nous. L’un “tend ta main pour l’allégeance”. Chant rythmé, style rap, mélodieux, avec les voix des frères Clain, patrons de la cellule communication de l’Etat Islamique, de la propagande et du djihad médiatique. Ils chantent avec douceur un concentré de haine révoltant sous forme de rimes. Le chant au service du crime : “Tue sans hésitation… Fais-les saigner… Coupe les têtes… Attaque-les par surprise… Egorge-les… Achève-les d’une balle dans la tête”… Couplets, refrains, couplet… Cela n’en finit pas.

Un communiqué et une vidéo revendiquant les attentats

Le lendemain des attentats, le 14 novembre, les journaux de propagande de l’Etat Islamique Dabiq et Dar el slam publient le Communiqué sur l’attaque bénie de Paris contre la France croisée. Il est mentionné 8 terroristes alors que le lendemain, seuls 7 sont morts. Le bilan annoncé est de 200 morts alors qu’il y en a eu 130. Les cibles citées (stade de France, Bataclan, des terrasses et bars des 10, 11 et 18es arrondissements). Selon le spécialiste de la SDAT, ces éléments prouvent une confection du communiqué avant les attentats, et des attentats programmés d’une plus grande ampleur.

Après la mort des 2 terroristes des terrasses, dans leur “planque” rue du Corbillon, une vidéo de revendication et d’hommage sur un musique d’Anasheed est diffusée. Une affiche copiée sur le film Endgame, avec les visages des kamikazes, le logo du rap américain, un montage réalisé avec soin. La vidéo emprunte au cinéma d’action des effets spéciaux et des bruitages, et aux jeux vidéo des viseurs rouges clignotant sur les cibles (François Hollande notamment). La vidéo commence par la liste des cibles du 13 novembre, puis un long discours d’un des terroristes “Message aux mécréants. Vous allez goûter à la terreur. Nous sommes déjà chez vous pour vous égorger”. Dans cette vidéo de 17 minutes, les kamikazes du 13 novembre, un à un, procèdent à 7 exécutions (5 par décapitation et 2 au fusil) réalisées et filmées en Syrie avant les attentats. Scénario identique pour chacun. L’otage vêtu en orange à genoux. Le terroriste derrière lui en tenue militaire couleur sable, un long couteau en main. Il le tient par les cheveux. Il prononce sa profession de foi : “Nous avons reçu l’ordre, nous allons venir chez vous vous égorger…”. Il le fait basculer et procède à l’exécution. Première étape du processus. Les images défilent. Les décapitations et exécutions filmées au ralenti sont expurgées de la vidéo diffusée dans la cour d’assises. Le film de 20 minutes du Jordanien brûlé vif dans une cage, dans lequel un des accusé est reconnu, n’est pas visionnée non plus.

Une pensée pour les agents confrontés à l’obligation d’analyser ces vidéos. Une rude épreuve pour l’équilibre psychique face aux violences, cruautés et mises à mort. Cette confrontation avec la mort même indirecte n’est pas sans conséquence.

L’avocat général relève la volonté de l’État islamique de corrompre les terroristes et de s’assurer de la loyauté de ses membres grâce à ces vidéos d’exécution. Impossible ensuite de reculer. Selon les propos du commissaire de la SDAT, seules les personnes mortes figurent sur les vidéos. Or, tous les combattants lors de leur passage en Syrie sont certainement acteurs de vidéos d’exécution pour un usage ultérieur, selon l’avocat général. Tous les accusés dans le box passés par la Syrie ont-ils tourné ce genre de vidéo avec des exécutions ? Réponse du commissaire : “C’est possible ! “

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