Vécu, Agde : "mon adolescence auprès de ma mère alcoolique"

Reportage

Laure a une trentaine d'années. Seuls ses amis les plus proches connaissent son histoire. C'est une jeune femme forte, qui a dû porter sur ses épaules le poids de l'alcoolisme de sa mère, durant de longues années. Elle témoigne…

Photo © Louis Hansel / Unsplash

De nombreuses années d’alcool festif

Quand on la questionne sur son enfance, Laure se souvient : “mon enfance a été plutôt heureuse, avec la présence de nounous et des parents très travailleurs et très absents, qui allaient au bar à la fin de leur journée épuisante, avant de venir nous border au lit. C’était leur rituel, que j’ai toujours connu. Mes parents étaient très sociables, ils avaient beaucoup d’amis, et leurs fêtes se finissaient dans l’excès d’alcool. Ce n’était pas trop problématique à ce moment car à cette époque-là ils avaient l’alcool festif, et étaient de très bonne compagnie. Cela a duré de longues années”.

Alcool © Diogo Brandao / Unsplash
© Diogo Brandao / Unsplash

L’enfer de la séparation, l’alcool triste

Entre bars et achat de cubis de vin

“Les choses ont commencé à changer lorsque mes parents ont commencé à ne plus s’entendre. Mon père ayant été infidèle, il y a eu séparation. Ça s’est terminé par un divorce. La consommation d’alcool de ma mère n’a pas diminué, elle consommait toujours un à 4 verres au bar du coin en fin de journée. Comme elle savait que ce n’était pas sain, elle me proposait d’y aller avec elle. Je buvais un Coca. A 16 ans, je connaissais les prénoms de tous les habitués des bars du coin. Je le vivais comme l’impression d’être une adulte avant l’heure, une partie de moi appréciait. Avec le temps je me suis sentie utilisée par ma mère qui se déculpabilisait ainsi. Le barman lui disait régulièrement de rentrer chez elle, car il trouvait qu’elle abusait. Elle n’a pas supporté qu’il lui mette des limites. Ils ont fini par se brouiller” analyse Laure.

La jeune femme continue : “Ma mère a donc changé de bar, où j’étais aussi la bienvenue, et a commencé à acheter des cubis de vin. Elle m’envoyait acheter 5 litres de rosé à la caviste, avec qui j’ai vite sympathisé. De 5 litres sa consommation est passée à 10 litres. Les cubis descendaient très vite. J’allais à la cave une à deux fois par semaine, au point que ma mère avait une carte de fidélité. Quand j’ai eu le permis, j’étais encore terrifiée par la conduite donc elle prenait le volant, alcoolisée, quand les soirées se terminaient. En cas d’infraction, elle m’avait dit qu’il faudrait que l’on fasse comme si c’était moi qui étais au volant pour que les points soient retirés sur mon permis”.

“Ma mère ne buvait ni le matin ni au travail, mais une fois qu’elle terminait sa journée de travail. Après la séparation avec mon père, elle n’a plus eu l’alcool joyeux, mais se présentait comme une victime, elle était souvent en pleurs…”

Une femme à l'alcool triste © Zachary Kadolph / Unsplash
© Zachary Kadolph / Unsplash

Descente aux enfers familiale

“Je suis ensuite partie à la fac, à trente minutes de la maison. Je n’habitais plus avec elle mais revenais les week-ends. Quand j’arrivais le vendredi soir, elle n’était pas fraîche. Parfois elle n’était même pas là. Ma jeune sœur commençait à suivre la même pente : à 15 ans elle fumait de l’herbe quotidiennement, elle était terrible et menait la vie dure à ma mère et à moi. Je les trouvais dans des états seconds chaque week-end”.

Un week-end alors que je dormais dans la chambre à l’étage, j’ai été réveillée en pleine nuit par un énorme “boum”. Je suis descendue dans la salle à manger. Ma mère était tombée par terre avec son verre à la main. Je l’ai secouée pour vérifier qu’elle était en vie. Elle a à peine ouvert les yeux et m’a dit de la laisser dormir par terre. J’ai dû la monter à l’étage en la poussant. Je n’avais pas l’énergie de crier ou de pleurer ; je voulais juste que ma petite sœur ne la trouve pas endormie par terre le lendemain matin. Le lendemain, alors que je m’apprêtais à avoir une conversation sérieuse avec ma mère à propos de son alcoolisme, nous avons appris que ma sœur s’était fait arrêter pour détention de stupéfiants et outrage à agent. Je n’ai donc pas pu parler avec ma mère.”

Au fil des années, Laure développe des moyens de se protéger face aux excès de sa mère : “J’étais dans une situation de distance vis-à-vis de sa façon de faire, c’est comme si j’étais détachée des événements. Je m’étais fait une carapace”. Mais elle fait des sacrifices pour continuer à veiller sur sa mère et sur sa sœur : “J’aurais voulu faire des études en Europe grâce à Erasmus, mais je m’en suis privée pour elles, tant je m’inquiétais. Je préférais garder un œil sur elles”, explique-t-elle.

“Un jour, nous avions une fête de famille. Trois membres de la famille, adultes, sont venus me voir en me disant qu’il fallait que je fasse quelque chose au sujet de son alcoolisme. Mais je n’étais qu’une jeune fille ! Je ne savais pas comment faire. Je leur ai demandé de lui parler, mais dès qu’ils ont commencé, elle s’est écroulée en sanglots, son ultime bouclier, disant qu’elle était une ratée, une mauvaise mère, que nous aurions dû aller vivre chez notre père, qu’elle ne savait pas pourquoi elle était en vie… Un refrain auquel j’avais souvent droit.”

Des électrochocs

Un jour, Laure décide de créer un électrochoc pour faire réagir sa mère : “Nous nous appelions régulièrement à 20h00. Plusieurs fois, au téléphone, elle n’était même pas capable d’articuler ni de suivre les conversations, elle oubliait tout. J’ai décidé de lui raccrocher au nez à plusieurs reprises”.

Une autre fois, elle emploie les grands moyens : “J’ai annoncé à ma mère et ma soeur que je partirais suivre mes études à 250 km si elles continuaient les excès car je ne prenais plus aucun plaisir à revenir à la maison. Elles ont pleuré toutes les deux et ont vécu ça comme un électrochoc. A partir de ce moment-là nous avons lancé une conversation. Ma sœur nous a rassurées sur sa gestion des stupéfiants et nous a dit qu’elle était en train de réduire, ce qu’elle a effectivement fait. De son côté, ma mère a pris les bonnes décisions”.

La libération

Les choses changent à partir de ce jour : “Ma mère a recommencé à voir un psy et elle a entamé un processus de sevrage avec médicaments sous surveillance, couplé avec l’hypnose. Le médicament lui a fait rejeter l’alcool, et l’hypnose a permis de créer un barrage contre son addiction. Encore aujourd’hui, elle ne mange pas de baba au rhum ou de plat cuisiné à l’alcool. Elle s’est entièrement libérée de l’alcool depuis six ans, et me dit que ça ne lui manque pas”

Une séance de psychothérapie © Mark Williams / Unsplash
© Mark Williams / Unsplash

Mais Laure a gardé des craintes de cette période : “Lors des fêtes de famille, j’ai encore des appréhensions, et quand je pars, j’ai encore le réflexe de cacher les bouteilles ou de les emmener avec moi. Ma mère achète de l’alcool pour ses convives mais n’en consomme pas. Aujourd’hui, j’ai des craintes pour ma sœur, qui est barmaid. Elle boit elle aussi en quantité. Quand je la vois faire, une petite voix dans ma tête s’alarme.”.

“La difficulté de ma mère est qu’elle a connu 80 % de ses amis dans l’excès. Certains sont restés alcooliques, d’autres sont sevrés. Donc cela complique ses relations amicales. En famille elle se dit ouvertement alcoolique. Au restaurant, elle dit qu’elle ne boit plus si le serveur veut lui verser du vin. Nous ne nous interdisons plus de consommer de l’alcool en sa présence. Elle est très fière d’avoir arrêté l’alcool, et ma sœur et moi aussi sommes très fières d’elle. Nous le lui disons régulièrement”.

Les enseignements de cette période difficile de sa jeunesse

Concernant son rapport à l’alcool, Laure affirme : “Mon comportement vis-à-vis de l’alcool est différent de celui qu’ont les jeunes de mon âge. Au troisième verre je me sens coupable. Si j’achète de temps en temps une bouteille de bière, je la vois comme une amie mais aussi comme une menace, je ressens de la culpabilité. Aujourd’hui, j’ai un radar pour repérer les excès. Je ne fais pas entrer dans ma vie intime des personnes qui ont un problème avec l’excès d’alcool ou de drogues”.

Elle conseille : “Quand on est adulte, on se doit de dialoguer avec les personnes de notre entourage qui semblent avoir un problème avec l’alcool. Il ne faut pas attendre que les autres réagissent, sinon personne ne fait rien. C’est le rôle de tout le monde d’en discuter. Laisser cette pression à quelqu’un sans expérience de vie, sans les mots pour aborder le sujet ou les bonnes approches en matières de soins, notamment psychologiques, c’est créer de nouveaux problèmes, des blocages et une anxiété. Il est indispensable de s’impliquer collectivement…

Prendre par la main © Roman Kraft / Unsplash
© Roman Kraft / Unsplash
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Commentaires

  1. Bonjour, âgée de 46 ans,habitant Agde , j’ ai reussi à quitter mon mari après 20 ans de vie plus ou moins commune à cause des violences conjugales. Consequences: Mon fils âgé de 17ans , manipulé par son père a fait une bouffée délirante aiguë, ma fille de 13 ans s’ est réfugiée dans le mutisme. Et moi je survis grâce à la couture qui est un échappatoire. Moralité: ne jamais se taire, parler dés les 1 ers coups. Je pensais qu’ en pleurant en silence, j’ epargnais mes enfants. Erreur! …
    J’ écrivai dans mon journal intime jusqu’au jour où écrire ne me suffisait plus. …

    1. Bonjour madame.
      Bravo pour votre courage d’avoir finalement quitté votre mari. Ne jamais se résigner face aux violences conjugales, ne jamais se taire.
      Nous souhaitons que vos enfants se remettent de cette épreuve.
      La rédaction

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