L’hyperconnexion, mal du siècle

Accidents de voiture, sociabilité en berne, inattention chronique, assujettissement, addiction… Les effets de la connexion permanente à nos smartphones, et aux réseaux qui y nichent, deviennent des questions de société. Un collectif a décidé de prendre le sujet au sérieux.

Le séminaire se termine. C’est la dernière diapositive de cette présentation PowerPoint, et elle contient une liste numérotée de recommandations que l’intervenant se contente de lire à voix haute. Puis, l’homme attend quelques applaudissements, se rassoit dans la salle, se courbe sur son siège et plonge le regard dans son téléphone. Pendant de longues minutes, alors qu’un autre intervenant a pris place à la tribune, ce scientifique « scrolle », faisant défiler de ses pouces les données affichées sur son petit écran. Puis il se redresse, affiche l’air dégagé de celui qui avait des dossiers importants à régler et place son téléphone dans la poche intérieure de sa veste. Et après quelques minutes d’une attention chancelante, il replonge, à nouveau penché sur son téléphone.

Cette scène, tout le monde a déjà pu l’observer, ou, plus probablement, la jouer. La singularité, c’est qu’elle se déroule lors d’un séminaire consacré aux effets délétères de « l’hyperconnexion ». Et que le scientifique accroché à son smartphone, dont on taira le nom par charité, vient précisément de dérouler un exposé consacré aux dangers de l’addiction chez l’enfant… Cette incapacité à s’éloigner, ne serait-ce que quelques minutes, de son objet connecté, est désormais documentée. Ce n’est plus un constat amusant mais une véritable maladie de la société, explique Benjamin Gans, directeur d’EdFab, un organisme de formation spécialisé en numérique, qui a organisé, fin juin, cette matinée de débats sur les dangers de l’hyperconnexion. « Un jour, mon fils de 4 ans m’a dit : ‘Papa, laisse ton téléphone’. Il voulait jouer », se souvient ce spécialiste de la donnée. Cette remarque lui a fait prendre conscience qu’il disposait d’un smartphone « depuis 10 ans » et qu’il y consacrait beaucoup trop de temps. « Nous avons tous une histoire personnelle avec l’hyperconnexion », raconte Benjamin Gans, qui a, depuis, « acheté un réveil et une montre, banni le téléphone de la chambre, limité les abonnements aux réseaux sociaux et ôté toutes les notifications ». Il interroge la salle : « Qui parmi vous a déjà laissé tomber son téléphone dans les toilettes ? Qui le consulte dès le réveil, le matin ? Qui a déjà senti vibrer son téléphone dans une poche, alors qu’il n’y est pas ? » Des mains se lèvent dans l’assistance.

« Rendre les enfants accros »

La surutilisation du smartphone commence à poser des problèmes de tous ordres. De sécurité, notamment. « Aux Etats-Unis, en 2017, 3 100 personnes sont décédées à cause d’une distraction au volant », indique Benjamin Gans. L’environnement n’est pas épargné : « dans le monde, 300 milliards de mails sont envoyés chaque jour, un milliard de notifications sont consultées, et on fait 100 millions de selfies. Tout ceci finit par avoir un impact sur le réchauffement climatique », dit-il. L’enjeu est aussi social, puisque « les livreurs Deliveroo ou les chauffeurs Uber ne peuvent facilement déconnecter ». Leur travail dépend de leur capacité à être connectés en permanence. Enfin, « est-il moral que des entreprises se fixent pour vocation d’inventer des applications qui ont pour objectif de rendre des enfants accros ? »

Président du Fonds Actions Addictions, Michel Reynaud décrypte le processus qui mène à l’addiction. « Le cerveau fonctionne sur le mécanisme plaisir/récompense. Mais quand on le prive de temps en temps de récompense, il recherche avidement le plaisir ». Et ceci s’applique pour la cigarette, le verre de vin, mais aussi la machine à sou, la relation sexuelle, le jeu vidéo… ou la notification de Twitter ou d’Instagram. A propos des réseaux sociaux, un champ de recherches encore en devenir, Michel Raynaud précise qu’ils provoquent « une agitation, une irritabilité, une valorisation narcissique ».

Neuroscientifique, auteur de plusieurs ouvrages dont « Detox digitale : Décrochez de vos écrans ! », Thibaud Dumas égrène la liste des risques auxquels sont soumis les salariés connectés en permanence à leur outil de travail. Le « blurring », du verbe anglais « to blur » (brouiller, s’estomper), signale l’absence de frontière entre la vie personnelle et la vie professionnelle. Le « multitasking », c’est faire plusieurs choses en même temps, en général avec une efficacité limitée. Thibaud Dumas rappelle que « le cerveau ne fait jamais rien ». Autrement dit, en le laissant se reposer, observer, analyser, on stimule la créativité. A l’inverse, en le submergeant en permanence, on crée « une baisse de la créativité, une augmentation du stress, une dilution de la sociabilité », explique le neuroscientifique.

L’infobésité consiste à avaler de très nombreuses informations, non triées et en vrac. Voilà qui ouvre la porte aux « fake news » qui « menacent la démocratie », rappelle Benjamin Gans.

« Ennuyez-vous ! »

A l’appui de sa démonstration, le directeur d’EdFab a convié le comédien Haroun, dont plusieurs one-man-show décryptent avec humour la dépendance aux réseaux sociaux et la violence en ligne. « Je me fais beaucoup insulter sur Internet. Au début, j’étais très touché. Puis j’ai compris que des gens de 14 ans affirment sur leur écran des choses qu’ils n’oseraient pas dire dans la vraie vie », témoigne-t-il. Le comédien ironise : « On écrit des messages contre le harcèlement sexuel sur un site créé pour noter les filles d’un campus sur leur physique », constate-t-il, en référence à Facebook.

Chacun d’entre nous accepte, sans jamais les lire, les conditions d’utilisation des applications et autres réseaux, et livre ainsi des milliers de données personnelles aux géants du numérique. « L’argument que chacun se donne, c’est ‘je n’ai rien à me reprocher’. Mais on n’est jamais à l’abri d’un changement de direction d’entreprise ou d’un régime autoritaire », ajoute le comédien. Haroun a conscience que « l’ennui », ressenti à un arrêt de bus, en réunion, voire au restaurant, est le meilleur allié du smartphone. Que faire, dès lors ? « Ennuyez-vous ! » répond Thibaud Dumas.

La matinée d’échanges se traduit par la création d’un « Collectif pour les bonnes pratiques numériques ». Ses membres, entreprises ou particuliers, ont listé une série d’engagements à tenir. Tout en étant conscients que les géants du numérique ne modifient leurs pratiques que lorsqu’ils y sont contraints par le pouvoir politique, sur la pression de l’opinion publique et des consommateurs. L’histoire ne fait que commencer. La suite , chacun la découvrira sur Facebook ou sur Twitter…

Olivier RAZEMON

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